Our body / A corps ouvert au Palais des Arts

Our body / A corps ouvert au Palais des Arts

La mort leur va si bien

Our body / A corps ouvert
s’installe au Palais des Arts (1). Avis aux vrais amateurs de yaourts, l’exposition la plus controversée (2) de France (avec de vrais morceaux de morts dedans) débarque enfin à Marseille.

our-body-Soccer.jpgA l’origine était la plastination (3), procédé de conservation mis au point par le docteur Gunter Von Hagens (voir encadré) permettant une conservation et une mise en situation du corps encore jamais atteinte depuis l’Egypte ancienne. On allait pouvoir faire sortir les cadavres des labos de facultés de Médecine, aérer les macchabées des caves du CNRS, exhumer les gisants des dépositoires : le mort était enfin devenu fréquentable.
En dehors du génial et germanique scientifique, deux ou trois sociétés à travers le monde sont habilitées à fournir le « matériel » nécessaire à ce genre d’expo au contenu si particulier. Celle proposée à Marseille est le fruit de la collaboration entre le producteur Pascal Bernardin, plus généralement connu comme organisateur de concerts pharaoniques (Bob Marley au Bourget et Michael Jackson au Parc des Princes, c’était lui, Madonna au Parc de Sceaux avec Chirac et la petite culotte, c’était encore lui !), la société d’architecture Beckmann-N’Thepe pour l’aspect scénographique et muséographique et une société 100 % chinoise fournissant les corps également 100 % chinois. Au bout du compte, une expérience aussi fascinante et instructive qu’étrange et dérangeante…
La visite s’articule autour de six salles explorant tour à tour les différents systèmes : nerveux, musculo-squelettique, digestif, uro-génital, cardio-vasculaire et respiratoire. Chaque fois, le principe est le même : une série de vitrines nous présente les organes afférents sous formes de pièces détachées. Au centre de l’espace, sur des piédestaux, des corps mis en situations diverses et variées (du joueur de foot au joueur d’échec en passant par le tireur à l’arc), soumis au traitement approprié (dissection, coupe longitudinale ou sagittale, écorchage, éviscération, etc.) nous offrent une vision de la machine humaine en action. Une riche iconographie, un dispositif informatique (Microworld) zoomant au niveau cellulaire ainsi qu’une mise en parallèle d’organes et de tissus sains avec leurs pendants pathologiques complètent intelligemment le dispositif.
Et c’est vrai que le résultat est confondant : une approche du corps longtemps réservée aux seuls professionnels de la santé, médecins légistes ou encore tueurs psychopathes.
Sous l’angle scientifique et didactique, il n’y a pas grand-chose à dire et les réactions des visiteurs s’avèrent plus que positives, voire émerveillées. L’aspect éthique semble quant à lui poser plus de problèmes ou pour le moins soulever quelques interrogations. Donner son corps à la science afin que de joyeux carabins puissent faire plus ample connaissance avec la rate, le pancréas ou s’exercent aux blagues les plus hilarantes (celle des testicules dans le sac à main restant incontestablement ma préférée) est admis de longue date et ne saurait poser problème : Gula et son molosse (4) ont rendu tant de services à l’humanité qu’il serait mesquin de leur refuser quelques menus sacrifices. Mais peut-on donner son corps à l’art ? Et d’ailleurs, le fait de faire jouer un cadavre de Chinois avec un magnifique et flambant neuf ballon de football, est-ce de l’art ? En tout cas, il faut avouer qu’au niveau conceptuel, Our body ramène tous les cadors du happening au rang de boy-scouts de l’art contemporain. Mais laissons de côté le trouble métaphysique version « Hamlet chez les morts-vivants » qui pourrait parfois légitimement envahir le visiteur lambda, le plus troublant reste encore le caractère non moins lambda des êtres humains ainsi scénarisés : aucune information ne nous est proposée quant à leur identité, origine, provenance, voire quant à l’éventuelle acceptation de leur vivant de se faire plastiner et exhiber de la sorte. Etrange sensation de face à face avec un autre soi-même ramené au rang de médium didactique, voire d’objet d’art.
En ces temps où l’homo economicus ressemble de plus en plus au singe qui a trouvé un vieux haut-de-forme et que Paul Nizan recommandait déjà de détruire, conclusion salutaire d’Emma, jeune visiteuse anonyme qui nous donne son appréciation dans le livre d’or mis à la disposition des visiteurs : « Bravo, mais c’est un peu bizarre de voir des gens coupés en rondelles. »

Laurent Centofanti

Jusqu’au 29/12 au Palais des arts (Parc Chanot, 8e).
Ouvert tout les jours
Tarifs : Adulte 15 € (!) Etudiant 13,50 € (!!) gratuit pour les moins de 3 ans (!!!)

GvH_swimmer.jpgGunter Von Hagens
Né en 1945, inventeur de la plastination, professeur aux Beaux Arts de Berlin et à l’Université de médecine légale de Heidelberg, « Herr Doctor » est un peu à l’anatomie ce que le bon docteur Folamour est à l’atome. Sa série d’expositions de « plastinés » va des présentations les plus rigoureuses aux mises en scènes les plus délirantes (parfois Frankeinstein, mais souvent junior). On vous conseille à ce propos la visite particulièrement savoureuse de son site officiel : http://www.bodyworlds.com/en/exhibitions/current_exhibitions.html


En corps

Présenté conjointement par le Merlan et l’Assistance publique-Hôpitaux de Marseille, « Le corps transparent » se matérialise — sous toutes ses formes —, permettant de faire le plein des sens.

Xavier-Lucchesi-Picasso.jpgChacun spécialiste en sa matière — le médecin, l’artiste — pour la même matière : le corps. Seule preuve de notre existence, le corps est ce support sans lequel, chose inimaginable et divine, il n’y aurait que de l’être. Dans le cycle thématique proposé ces jours-ci, la notion de transparence semble articuler les différents projets, exprimés dans des champs disciplinaires artistiques variés : écriture, cinéma, théâtre, danse, arts plastiques, musique.
Entendre des écrits guidés par Geneviève Vincent, écrivain (mais non vaine), dans le cadre d’une restitution d’ateliers organisés en amont par le Merlan et réalisés à partir d’images d’intérieur de corps, parfois sous forme de gravure du XVIIe siècle ou encore sous forme de radiographie.
Voir des documentaires sélectionnés par Jean-Pierre Rehm, délégué général du FIDMarseille, qui reprend à son compte une conception deleuzienne du cinéma en « mélangeant des films de corps à des corps de films », notamment The girl with X-ray eyes de Philipp Warnell.
Dans le domaine des arts visuels, on pourra aussi assister à une conférence autour des œuvres de Xavier Lucchesi qui utilise depuis dix ans la radiographie comme medium et s’est fait notamment connaître pour ses œuvres à partir de celles de Picasso passées au rayon X : un choix d’artiste qui joue comme une évidence, et une curiosité à (re)découvrir absolument.
Sentir. Des corps transparents, des corps cachés. Pour Marion Baë, artiste chorégraphe, la notion de transparence s’est articulée à celle de l’intimité. Poser les éternelles questions qui se jouent en scène : comment donner à voir le ressenti sur scène ? A quel endroit la matière support, le corps de l’interprète, intervient-elle sur l’intention exprimée, nécessairement cérébrale puisque mise en mots ? C’est ce que questionne la performance Petit Traité d’artnatomie sur le squelette (vivant), conçue entre autres autour des textes d’Henri Michaux, et en lien avec la pratique du Body Mind Centering. A l’origine américain, et bien connu des danseurs, le BMC intéresse en fait tous ceux qui veulent comprendre un peu mieux comment les différents systèmes du corps (squelettiques, musculaires, liquides organiques et neuro-endocriniens) induisent une certaine qualité de mouvement.
C’est aussi cette question de l’intimité que pose différemment, et à contre-courant, François Cervantès, dans une exploration de plateau conçue davantage comme issue du théâtre que théâtrale. Avec la complicité de quatre acteurs, sans texte, sans intrigue, Ne respirez plus est un projet animé par le doute de la primauté de la perception sur le ressenti.
Sur le plateau encore, d’après une libre interprétation du Voyage Fantastique de Richard Fleischer, Erikm propose Vacuum, une exploration sonore qui nous invite à une implication physique parce que sonore et spatiale sur cet « organisme inconnu et mythique » : la scène, à parcourir.
Temps fort de ce cycle thématique, des conférences, menées en synchronie par des spécialistes du monde médical, des universitaires, des historiens, des anthropologues et des artistes, feront le point sur les enjeux éthiques du corps.
Une nouvelle occasion de vagabondage pour le Merlan, qui s’inscrit ici dans un espace public spécifique, celui de l’hôpital. Et pour nous, une heureuse opportunité de réfléchir sans angoisse et sans urgence à ce qui se joue à l’endroit unique de ce que vivent tous les êtres humains sans exception possible. A la fois lieu d’égalité et d’inégalité, le corps est sans aucun doute l’unique expérience universelle à partager.

Joanna Selvidès

Le Corps transparent : jusqu’au 29/11 au Merlan (153 avenue Raimu, 14e) et à l’Espace éthique méditerranéen (Hôpital de la Timone, 264 rue Saint-Pierre, 5e).
Rens. 04 91 11 19 20 / 04 91 38 44 26 / 04 91 74 57 06 / www.merlan.org / www.medethique.com

Notes
  1. Un bâtiment assez étonnant, dernier vestige architectural de l’exposition universelle de 1922 et situé dans le parc Chanot, aujourd’hui tour à tour restaurant pendant la Foire, lieu de congrès ou musée pour l’occasion. []
  2. Refusée par la Cité des Sciences de la Villette après avis consultatif du Comité national d’éthique, son passage à Lyon à la Sucrière a fait un tabac et une pétition (scientifiques, enseignants, universitaires…) demandant son interdiction continue à circuler sur le Net.[]
  3. Procédé en quatre phases (fixation, déshydratation, imprégnation et séchage) consistant à remplacer l’eau de corps animaux, de matériaux inertes ou de plantes par de l’acétone, puis celle-ci par des polymères qui une fois durcis fourniront des spécimens secs, inodores et non toxiques ![]
  4. Déesse de la médecine et son fidèle clébard – Babylone, début 12e siècle avant J.-C.[]