L’Ultime Guerre d’Anna Raymonde Gazaille

Millefeuille | L’Ultime Guerre d’Anna-Raymonde Gazaille

Les éditions marseillaises Le mot et le reste nous surprennent une fois de plus par la diversité esthétique de leur catalogue. Publié avec une mise en page soignée et suggestive, L’Ultime Guerre d’Anna Raymonde Gazaille nous plonge dans une époque indéterminée, décrivant un monde en guerre où la place des femmes est loin d’être anecdotique. Un récit proche du réel.

 

 

« Petite, tu peux subir ta féminité ou tu décides d’en tirer parti et d’y puiser énergie et courage. Tu es de la race des opiniâtres, des acharnées. Et, crois-moi, je sais reconnaître les indomptables, celles qui de toutes les époques ont affronté les ignominies fomentées par les hommes. Ce sang, ton ventre n’est pas maudit comme tu le penses. Ta condition de femme sera ce que tu en feras. »

 

Saccadée, maîtrisée, l’écriture d’Anna Raymonde Gazaille nous emmène très vite dans ce monde de l’ailleurs, parfois malgré nous. En témoigne cette citation, adressée à Tessa Condor, la protagoniste du livre. Orpheline dès sa plus tendre enfance, elle fait partie d’un régiment d’enfants soldats chargés de dépouiller les cadavres ennemis de leurs effets sur le champ de bataille. En toile de fond : une guerre mystérieuse, qui oppose une secte extrémiste que l’on nomme « Adeptes du Tout Puissant », semant la terreur dans les Territoires du Sud, aux Guerrières de la liberté.

Dans sa préface, en effet, l’autrice explique qu’elle cherche à se rapprocher du roman dystopique, en ne précisant ni l’époque, ni le lieu dans lequel se déroule l’histoire. Et pourtant. Les références à notre époque se décèlent aisément dans les détails de la mitraillette utilisée par les Guerrières, ou bien la marque du médicament psychotrope pour lequel l’une d’entre elles avoue son addiction. Quant au lieu de l’intrigue, le patronyme de Tessa semble nous révéler quelques indices. En effet, ce prénom nous renvoie à une esthétique nordique, comme si elle nous dévoilait, en filigrane, le dénouement de son aventure. Couplé à son nom de famille, Condor, fort de ses racines latines, il témoigne du déchirement de la jeune femme entre ces deux cultures, tout au long de ses pages. Cette peur viscérale d’être finalement démasquée.

Si le caractère sauvage de Tessa nous touche, si l’on comprend peu à peu la complexité de son personnage, la méfiance comme un réflexe face à ses tribulations, les personnages secondaires semblent en revanche à peine esquissés. Les protagonistes de cette guerre adoptent des postures manichéennes, comme s’ils n’étaient là que pour mettre en valeur l’héroïne et son développement. En cela, le roman se rapproche plus du récit initiatique, même s’il emprunte à l’esthétique de la science-fiction et au scénario post-apocalyptique. L’écriture fait volontiers appel au symbolisme des romans d’anticipation ou des poèmes des années 50.

De magnifiques instants de poésie agissent comme un soubresaut. Parfois, parmi l’horreur, perce quelque chose de profondément contemplatif. Une forme de sensualité des odeurs et des saveurs surgit au milieu de la nature tranquille. Elle s’entremêle aux horreurs de la misogynie, du viol institutionnalisé, de l’asservissement de tout un peuple considéré plus faible, comme si elle cherchait à nous convaincre que la violence n’a rien immuable. On comprend mieux l’emploi majoritaire du récit à la première personne, et les rares chapitres dans lequel l’autrice ne l’emploie pas renforcent le sentiment de solitude.

Un sentiment contradictoire, à la fois redouté par l’héroïne, néanmoins salutaire, comme un moteur nécessaire afin d’avancer.

 

Laura Legeay

 

À lire : L’Ultime Guerre d’Anna-Raymonde Gazaille (Éditions Le mot et le reste)