Marc Boucherot durant la réalisation de Port Mior : À Tous les Travailleurs Qui Ont Rêvé d’Or © Lûana Boucherot

Identité Remarquable | Marc Boucherot

Le travail est d’or

 

C’est à Port-Miou, qui fut le siège en 1910 de la première manifestation écologique contre l’exploitation industrielle des calanques, que l’artiste Marc Boucherot a fomenté son dernier coup : rendre l’or aux travailleurs des carrières. Une intervention sauvage et éphémère, à l’image de cet activiste qui dénonce depuis trois décennies les dysfonctionnements du monde contemporain.

 

 

Samedi, fin de matinée, on patiente dans l’échancrure de la calanque en attendant l’arrivée de l’artiste, qui déboule en scooter, survêt et casquette Lidl vissée sur la tête. En ce début janvier, Port-Miou a comme un air de bout du monde ; à l’exception de quelques promeneurs, nous sommes seuls. Dans quelques mois, quand les touristes se déverseront sur le petit lacet de terre qui surplombe la Méditerranée, cette tranquillité ne sera plus qu’un mirage, mais en attendant et, pour aujourd’hui au moins, la calanque nous appartient. Elle appartient également à Marc Boucherot, qui y a élu domicile pendant deux ans, le temps de mettre en œuvre Port Mior, un hommage aux travailleurs des carrières qui s’y sont brisé les os jusque dans les années 80, quand Port-Miou était encore site industriel.

S’il y a un endroit où on ne s’attendait pas à retrouver le trublion de l’art contemporain, qui s’est imposé comme une des figures majeures de la scène artistique marseillaise, c’est bien ici. Au mitan des années 90, ses sculptures sociales détonantes révèlent un artiste engagé en phase avec les problématiques de son temps. Qu’il s’agisse de La Vie en rose, consistant à repeindre la rue d’Aix en rose pour alerter sur la fermeture d’un centre social, ou de On n’est pas des Gobis, dénonçant la gentrification du Panier (déjà) en prenant d’assaut le petit train touristique à coups de farine et d’œufs. À l’étroit dans la cité phocéenne, il sillonne le globe, du Brésil à la Chine en passant par Cuba ou la frontière mexicaine. En 2013, on le retrouve au volant d’une Merco bariolée en partance pour un road trip de quarante-cinq jours jusqu’à Bakou, à l’occasion de Marseille Capitale de la Culture. Ces dernières années, après Londres, c’est à New York qu’il pose ses valises avec sa compagne Nadia Ali, chercheuse en art islamique, « la plus belle période de sa vie », considère t-il aujourd’hui. Et il aurait pu en être encore ainsi sans l’accident de chantier qui le cloue dans un fauteuil pendant deux ans, reprenant petit à petit le cours d’une existence qu’il faut désormais réinventer. Sur les conseils de l’architecte Rudy Ricciotti (les deux hommes se connaissent depuis plus de trente ans), il amarre l’Aldorado, un vieux thonier qu’il vient d’acquérir, dans le petit port. Gilles Panzani, anthropologue de formation et directeur de la capitainerie, lui propose alors de réaliser une intervention in situ. Si, dans un premier temps, l’ancien des beaux-arts de Marseille renâcle (« la colline, ça me parle pas »), une visite sur le site suffit à le convaincre. L’histoire de ce patrimoine ouvrier oublié entre en résonance avec celui que l’on a souvent décrit comme un artiste citoyen, tant pour sa capacité à exposer les dysfonctionnements de nos sociétés contemporaines qu’à fédérer des publics habituellement absents des musées, brouillant ainsi les pistes entre art et réalité. Fidèle à lui-même et, comme il l’a toujours fait, au Brésil par exemple où il a passé six mois à documenter la vie dans une favela, il s’immerge totalement dans le biotope cassidain, comme une arapède sur son rocher selon le mot de Panzani.

Après un inventaire des vestiges industriels qui sont destinés à partir à la casse, l’idée de les revêtir de pigment doré fait son chemin : « Je suis un pilleur d’église, j’aime les objets de culte même si je crois pas en Dieu… Alors en allant à l’église, je me suis dit : on va tout peindre en or, de la poubelle, ça passe à l’œuvre d’art. Comme ça, on rend hommage aux travailleurs qui ont rêvé d’or et qui n’en auront jamais ! », précise, facétieux, Marc Boucherot. La réalisation ne sera pas de tout repos, un véritable « chemin de croix » même, qui le laissera « sur les genoux ». Pendant plusieurs mois, en plein cagnard, il recouvre méthodiquement de peinture biodégradable les reliques faisant corps avec les travailleurs à qui il rend hommage. En déambulant dans ce musée à ciel ouvert, deux chariots élévateurs imbriqués l’un dans l’autre éblouissent sous le soleil fléchissant d’hiver, tandis que des barres à mines scintillantes pointent hors du sol. On tombe sur un fauteuil de chariot élévateur, ici des anciens rails de la carrière, là un socle de scie ou encore des câbles enchevêtrés. De l’or partout, qui permet de rendre visible ce qui était auparavant invisible. Il en résulte un patrimoine glorifié en symbiose avec la minéralité des lieux, qui emporte ces résidus de chantier vers des rivages poétiques.
Fort du soutien de Danielle Milon, la maire de Cassis, Port Mior est inauguré en juin 2023. Les relations déjà compliquées avec la direction du Parc national des Calanques s’enveniment lorsque l’artiste est mis en demeure de remettre les objets en l’état avec de la « peinture couleur rouille ». Une demande un tantinet ubuesque sachant qu’il lui faudrait utiliser des produits toxiques… justement interdits dans cet espace protégé. Une « guignolerie » qui n’est pas pour lui déplaire… depuis ses débuts, le cinquantenaire a toujours eu maille à partir avec les autorités, la provocation étant une composante essentielle de son travail. Hors de question donc pour le plasticien qui, tout en regrettant l’absence de communication avec le Parc, dénonce le double-jeu de l’institution qui, sous couvert de protection de l’environnement, met en œuvre une politique touristique dévastatrice et mortifère. Lors d’une nouvelle rencontre fin mars, il nous annonce préparer la sortie d’une monographie dans laquelle tous les intervenants de Port Mior seront parties prenantes. Il apprécie ce moment où il quitte le devant de la scène : « J’aime quand les gens s’approprient mon travail et que je n’existe plus. » En avril, il sera à Paris à l’invitation de l’artiste et galeriste Frank Perrin, fondateur de Crash Magazine, pour une expo intitulée Ne travaillez jamais, le graffiti tagué sur un mur parisien en 1953 par le théoricien du situationnisme Guy Debord. Outre une série de clichés réalisés par sa fille Lûana Boucherot à Port-Miou, il tissera un lien entre Port Mior et À la masse, une intervention autour du monde du travail datant de 1993 : la destruction en une journée des anciens bains douches de la rue de la Bibliothèque, qui deviendront ensuite la galerie Art-cade. Les trente années qui séparent les deux réalisations soulignent la cohérence de son œuvre. Sans autorisation, sans subvention et sans rémunération, en homme libre, c’est ainsi que Marc Boucherot a toujours envisagé ce qu’il appelle « [sa] mission », lui qui concède ne pas tellement apprécier les artistes qui en général « s’aiment plus que leur art ». Une des raisons pour lesquelles, un brin Jekyll & Hyde, il avoue ne pas se satisfaire du personnage de Marc Boucherot, toujours en recherche de lumière, quand Marco serait, lui, le type sympa. On ne peut que lui donner tort. Singulier et unique à la fois : il n’y a qu’un seul Marc Boucherot.

 

Emma Zucchi

 

Exposition Port Mior : À tous les travailleurs qui ont rêvé d’or, actuellement visible à Port-Miou.

Rens. : https://lavieenor.art/