Lignes de désir de Javiera Tejerina-Risso

Domestique, Latente et Lignes de désir au Château de Servières

Servières trois pièces

 

Lors de la quinzième édition du Printemps de l’Art Contemporain, de nombreux musées, galeries, ateliers et autres sites patrimoniaux ont pris part à l’aventure pour ouvrir de nouvelles expositions où il fait bon de flâner au printemps…

À cette occasion, dans le quartier de la Blancarde, le Château de Servières dévoile trois expositions personnelles pour trois artistes femmes : Mayura Torii, Delphine Mogarra et Javiera Tejerina-Risso.

 

 

Sélectionnée pour la résidence croisée avec le Frac Picardie, la plasticienne japonaise Mayura Torii ouvre l’exposition Domestique, dans laquelle elle conjugue installation, peinture, dessin et sculpture. L’accrochage bien réfléchi s’articule autour de la pièce névralgique de l’exposition : la grande table, placée au centre, les pieds volontairement coupés pour rabaisser la hauteur, tout comme les chaises qui l’accompagnent. L’artiste modifie notre rapport d’échelle, l’installation des œuvres aux murs n’est plus comme le veut la tradition, à 1m52 du sol, mais encore une fois délibérément rabaissée, comme pour nous plonger dans une maison japonaise où les espaces de vies sont plus bas qu’en Occident. Nombreux sont les clins d’œil humoristiques à des expressions françaises ou japonaises, à des superstitions qui habitent les objets de notre quotidien, comme placer le pain à l’envers sur la table ou planter ses baguettes dans un bol de riz… Par ses influences japonaises mais aussi par ses inspirations des grands artistes occidentaux, Mayura Torii se réapproprie l’espace, détourne le sens des objets ou des mots avec élégance et sobriété. Ici, des housses de mobilier (de la série Lady Made) prennent la forme des ready-made historiques de Marcel Duchamp pour évoquer l’enjeu de la protection des œuvres d’art. Ou encore, des peintures de nappes à carreaux sont répétées et déclinées à la manière de l’usage systématique de Daniel Buren avec ses bandes verticales. Décoration, repas, animal domestique, dessin d’enfant… autant de thèmes de l’habitat, à la fois intimes et collectifs, sont passés en revue dans chaque espace d’exposition. L’artiste mélange ainsi sa vie quotidienne à sa propre pratique artistique, en se servant de l’espace domestique pour transfigurer sa perception du monde.

La deuxième exposition, cette fois-ci dans la salle rose du Château de Servières, met à l’honneur la lauréate du Printemps du Printemps (une bourse accordée par l’INSEAMM), Delphine Mogarra. Latente est une installation organique hors du temps qui explore la transformation de la matière. Chaque mercredi, un rituel performatif s’active pour créer une sculpture évolutive : une sphère plonge dans une vasque où un liquide d’apparence laiteuse va venir fondre l’état de la matière. Une fois retirée, cette cire forme lentement une peau quasi dégoulinante, et charnelle donc. À tout moment, cette matière pourrait se rompre, la tension de la distorsion est à son comble. Les visiteurs pourront découvrir dans l’espace intime de la salle rose d’autres mues de ce dispositif, où le geste de l’artiste se rend invisible afin de laisser place à une friction aléatoire des éléments pour générer du vivant. « Il n’y a naissance de rien, mais seulement mélange, échange de choses mélangées. »

Clou de la visite : la sortie de résidence de l’artiste franco-chilienne Javiera Tejerina-Risso, dans le cadre du projet Tremplins au sein du Centre social Saint-Gabriel. Lignes de désir est une exposition reflétant son travail à arpenter le paysage urbain. Dans l’urgence climatique, une question s’impose : comment habiter nos terres et bâtir une nation dans un monde en train de s’essouffler, et qui finira par disparaître ? En créant un temps de partage avec les habitants lors de sa résidence, l’artiste s’intéresse à la transmission du savoir et de l’histoire. Sa pratique artistique s’articule autour des chemins arpentés créés par nos modes de vies et récits collectifs. L’artiste propose ainsi une immersion dans une installation-paysage à explorer, sans évocation d’un territoire en particulier. Elle a créé une déambulation poétique où l’on pourra contempler ses recherches plastiques autour du pli et de l’alliage du cuivre et du laiton ; comme avec sa série de lambeaux suspendus, froissés et oxydés, qui donnent ainsi un aspect bleuté au métal, en référence aux objets archéologiques trouvés dans les fonds marins, ou les vestiges d’une mémoire survivante.

 

Héloïse De Crozet

 

Domestique, Latente et Lignes de désir : jusqu’au 1/07 au Château de Servières (19 boulevard Boisson, 4e).

Rens. : chateaudeservieres.org

Activation performée de l’installation de Delphine Mogarra tous les mercredis, et présentation-lecture de Latente (Owl’s éditions) le 7/06.