Festival d'Avignon

Théâtre / Danse / Musique / Expos. 72e édition du plus grand festival de théâtre français.
Avec des créations de Thomas Jolly, Julien Gosselin, Sasha Waltz, Milo Rau, Olivier Py, Chloé Dabert, Gurshad Shaheman, Phia Ménard, Raimund Hoghe, Anne-Cécile Vandalem, Emanuel Gat, Christophe Rauk, Jan Martens, Rocio Molina...

Pour le monde financier, économique et politique, il n'y a plus qu'un seul message : « Pas d'alternative ». Pas d'alternative semble le mot d'ordre de notre temps, la définition même du pragmatisme politique. Pas d'alternative. La croissance seule apporte le mieux vivre.
La non-redistribution des richesses est un mal nécessaire. L'économie seule a droit de vision et les chiffres ont définitivement remplacé les lettres. Cette soi-disant absence d'alternative a pour elle la violence des preuves et la brutalité du quantitatif. Après l'effroyable crise financière de 2008, la dérégularisation, l'évasion fiscale, la privatisation du travail et l'irrationalité des spéculations financières ont repris comme jamais et souvent avec la complicité des banques centrales et des gouvernements.
Tout bien considéré, il n'y a pas d'autre alternative à l'économie de marché si nous devons envisager cette alternative seulement dans les formulations de l'économie de marché elle-même.
Le remplacement progressif des forces politiques par les forces financières s'opère toujours comme inéluctable. Inéluctable donc comme l'était la monarchie de droit de divin. Et pourtant, nous ne pouvons nous contenter de cette inéluctabilité si utile pour les quelques minorités richissimes qui décident de l'avenir du monde.
C'est à notre tour de dire qu'il n'y a pas d'autre alternative que la culture et l'éducation. Et tant pis si cela a été trop souvent dit. Tant pis si cela a été crié dans le désert encore et encore, tant pis si une minorité le dit à une autre minorité qui l'entend. Il n'y a pas d'autre alternative que de considérer le problème sous la lumière d'un autre désir.
Non l'art ne peut servir seulement de consolation au tout libéral, ni de supplément d'âme à des défiscalisations, ni d'arrangement élégant et luxueux avec notre impuissance. L'art est ce qui précisément maintient ouvert les possibles quand tout semble impossible et que les puissances proclament cette impossibilité pour affermir leur pouvoir.
Il y a des alternatives au syllogisme qui veut que le monde libéral n'ait pour remède qu'un monde encore plus libéral. Il nous faut changer de point de vue, prendre une hauteur de champ et surtout commencer à nous battre non pour notre victoire mais pour celle des générations qui viennent. à ceux qui, à défaut de croire en l'Histoire, croient encore en l'avenir, c'est l'art qui permet de dépasser le désespoir de la lucidité et d'atteindre à la fraîcheur de l'espoir.
Pourtant comme on se sent seul parfois et désemparé et désarmé ! Comment trouver la force de ce changement énergétique et spirituel qui nous ferait désirer la connaissance plus que la possession, l'éblouissement plus que la prédation, la rencontre de l'autre plus que l'achat de technologie inutile ? C'est de là que viendront les alternatives à un mode de vie qui détruit le sens autant que la planète.
On a longtemps pensé qu'un homme seul ne pouvait subvertir la violence du monde et que seule une organisation politique capable d'assurer la convergence des luttes et de construire une masse révoltée était à même de le changer. Pourtant une nouvelle génération croit bien plus à la singularité qu'à l'agglomérat. La singularité est le nom que donnent les physiciens au centre tout-puissant des trous noirs, origine d'une énergie inconnue mais si forte qu'elle pourrait arrêter le temps. Parfaite définition de l'art : une singularité qui concentre tant d'énergie positive qu'elle peut courber le temps et arrêter l'héritage du malheur. C'est ce qui advient au cours de ce mystère de la représentation hors temps. Communauté convergente vers le centre du sens et réouverture de toutes les alternatives politiques. C'est en cela que l'art de la scène est une transcendance, non parce qu'il nous demande de célébrer la puissance d'un dieu mais parce qu'il nous rappelle qu'il y a dans le collectif une somme de singularités qui si elles s'accordent peuvent véritablement changer le cours du temps. Le collectif est une transcendance en soi et écouter son silence dans le noir de la salle nous permet d'en renouveler l'expérience.
Nous avons l'espoir d'un changement de genre politique qui n'assigne plus notre devenir à la nécessité économique et aux dieux obscurs de la finance. Nous apprenons à désirer autre chose pour que les générations à venir conservent l'ivresse du possible.

Olivier Py

Autre dates/lieux

Avignon
Du 6 juillet au mardi 24 juillet 2018
Réservations à partir du 11 juin
Rens. 04 90 14 14 14
www.festival-avignon.com
84 000 Avignon

Article paru le mercredi 4 juillet 2018 dans Ventilo n° 413

Festival d’Avignon 2018

Avignon en tous genres

 

Pour la sixième année consécutive à la tête de l’incontournable festival créé par Jean Vilar à Avignon, l’auteur et metteur en scène Olivier Py place cette soixante-douzième édition sous le thème du genre et de la singularité.

  Les petits visages, tous à la peau bien claire, sur la peinture de couverture du programme signée Alice Tabouret, adressent un regard interrogateur, doublé d’une moue perplexe aux futur.es festivalier.e.s. C’est que le maître-mot de cette année, fil rouge de la programmation, est le genre, qui concerne non seulement la transidentité mais aide aussi à appréhender des questions philosophiques et sociétales. La parité sera presqu’atteinte avec 45,5 % de femmes artistes représentées, pour une édition presque raccord avec son époque. L’agora du jardin Ceccano accueillera de nouveau un rendez-vous devenu immanquable : le feuilleton du festival, imaginé cette fois par David Bobée. Mesdames, Messieurs et le Reste du Monde se veut un espace « où faire voir et entendre les invisibles », dans lequel le directeur du CDN de Rouen invite nombre de complices et consacrera un jour à l’injuste procès de Kirill Serebrennikov en Russie. Cette année, point de douteux focus Afrique ou Moyen-Orient, mais une présence arabe notable avec le très attendu Summerless d’Amir Reza Koohestani, après le succès de son Hearing il y a deux ans ; Mama d’Ahmed El Attar, dernier volet de sa trilogie sur la famille ; Il pourra toujours dire que c’est pour l’amour du prophète de Gurshad Shaheman, qui met en scène dans un labyrinthe sonore la parole d’exilés pour cause d’identité de genre ou d’orientation sexuelle non tolérées dans leur pays ; May he rise and smell the fragrance du chorégraphe Ali Chahrour, également troisième opus d’une trilogie sur le deuil et les rites funéraires chiites, dans lequel il interroge la masculinité. Côté danse justement, d’autres belles échappées en perspectives avec notamment Kreatur de Sasha Waltz, qui travaille sur le confinement des corps, inspiré par une visite d’une prison de la Stasi à Berlin. Raimund Hoghe revient avec deux œuvres : 36, Avenue Mandel, un hommage à Maria Callas et Canzone per Ornella, dédié à la danseuse Ornella Balestra. Jan Martens et Mickaël Phelippeau investiront quant à eux le studio des Hivernales avec respectivement Ode to the Attempt et Ben&Luc ; dans Grito Pelao, Rocio Molina se met en scène aux côtés de sa mère dans une allégorie sur le désir d’enfant et la maternité. Parmi les spectacles hors-normes, citons d’ailleurs Saison sèche de Phia Ménard, qui entend bousculer les codes. Au rayon théâtre, il y aura bien entendu de quoi faire, avec d’abord deux classiques français très attendus : Iphigénie par la jeune metteuse en scène Chloé Dabert, qui face à un horizon implacable fera résonner les vers raciniens à l’aune des problématiques contemporaines sur la place des femmes et le rapport au patriarcat ; le scandaleux Tartuffe de Molière sera revisité de façon explosive par le Lithuanien Oskaras Koršunovas. Pour la pièce-fleuve de l’année, avec une durée de huit heures minimum, Julien Gosselin s’attèle au prolifique Don Delillo, en croisant trois de ses œuvres, Joueurs, Mao II et Les Noms. Nouveau défi de catharsis pour Milo Rau qui prendra pour matière source le meurtre d’un homosexuel à Liège par un groupe de jeunes hommes dans La Reprise. La Cour d’Honneur du Palais des Papes sera le théâtre de la terrifiante pièce de Sénèque Thyeste, mise en scène par Thomas Jolly, empruntant à l’opéra pour représenter la figure du monstre. Ahmed Revient en itinérance, incarné par Didier Galas et trente-quatre ans après sa naissance sous la plume d’Alain Badiou, pour continuer son indécrottable et plus que jamais nécessaire et urgente lutte contre le racisme. Retour également d’Ivo Von Hove avec Les Choses qui passent d’après le Hollandais Louis Couperus. Certaines n’avaient jamais vu la mer, mis en scène par Richard Brunel, retrace la désillusion de milliers de Japonaises exilées aux États-Unis pour devenir des épouses. Le collectif marseillais Ildi! Eldi donnera lui à entendre les voix de témoins d’Ovni(s). Didier Ruiz présentera Trans (Més Enllà), « création et dénonciation » mettant en scène des personnes assignés à leur naissance à un genre dans lequel ils.elles ne se reconnaissaient pas, et traite de la violence que le monde a pu leur renvoyer. Enfin, le directeur Olivier Py ne sera pas en reste, bien au contraire, puisque sa nouvelle création, Pur Présent, composée de trois pièces courtes d’Eschyle qu’il a traduites, sera visible en filigrane pratiquement tout le temps du festival.  

Barbara Chossis

 

Festival d’Avignon : du 6 au 24/07 à Avignon. Rens. : 04 90 14 14 14 / www.festival-avignon.com

Le programme complet du Festival d’Avignon ici