Festival d'Avignon

Théâtre / Danse / Musique / Expos. 73e édition du plus grand festival de théâtre français.
Avec des créations de Pascal Rambert, Clément Bondu (texte et mise en scène), la Cie Kukai Dantza, Julie Duclos, Christiane Jatahy, la Cie Ontroerend Goed, Olivier Py, Irène Bonnaud, Alexandra Badea, Michel Raskine, Anne Nguyen & Élise Vigneron, Marie Payen & Mehdi-Georges Lahlou, Blandine Savetier, Célia Gondol & Nina Santes, Maëlle Poésy, Roland Auzet, Meng Jinghui, François Gremaud, Jean-Pierre Vincent, Yacouba Konaté, Henri Jules Julien, Tiganá Santana, Macha Makeïeff, Céline Schaeffer, Kirill Serebrennikov, Daniel Jeanneteau, Jana Svobodová & Wen Hui, Akram Khan, Tommy Milliot, Wayne McGregor, Faustin Linyekula, Rimini Protokoll, Tamara Al Saadi, Sonia Wieder-Atherton, Arnaud Rebotini & le Don Van Club

Si l’on me demandait aujourd’hui en quoi le théâtre est irremplaçable, je dirais qu’il est le plus court chemin de l’esthétique à l’éthique. Et aussitôt il conviendrait d’ajouter qu’il est le plus court chemin de l’éthique à l’esthétique, ce qui n’est pas le même parcours. Pour faire acte de conscience politique, le théâtre n’a qu’à ouvrir ses portes. Même le plus apolitique des théâtres reste encore plus politique que la plupart des déclarations du monde consumériste. Qui n’a pas vu que l’individualisme est devenu une valeur marchande et que le capitalisme n’en finit pas, non seulement de le susciter, mais aussi de le proposer comme voix unique de l’intelligence et de l’accomplissement de soi ? Et quelle aventure humaine dans ce grand supermarché technologique nous apprend encore la joie d’être ensemble ? Être ensemble ce n’est pas faire foule ou vibrer d’affects refoulés, c’est accepter une inquiétude commune et espérer le retour de mythes fondateurs. L’esthétique et l’éthique sont si proches lors d’une représentation de théâtre qu’on peine parfois à les distinguer, notre émerveillement croise notre soif de société meilleure, notre conscience collective est renforcée par la célébration de la scène. Le consommateur consomme seul et se console lui-même dans une luxuriante misère, il achète du bruit pour s’éloigner un peu plus de ce qui pourrait le sauver.

Or ce qui nous sauve, c’est d’appartenir à l’Histoire, c’est la sensation d’avoir participé à l’histoire, même la plus humble réunion d’espérances peut suffire à faire naître ce sentiment. Le spectateur du théâtre d’art n’apporte jamais que son incompréhension du monde et son désespoir d’être isolé, c’est ce que nous pourrions appeler le silence de la salle. Ce spectateur vient pour faire silence, étrange pratique, si anachronique au regard des polémiques braillardes et du sloganisme irruptif des réseaux sociaux. On commence au théâtre par faire silence et cela ne veut pas dire se taire, au contraire. On ironisera tant qu’on le voudra sur la puissance du théâtre à changer la société. Et depuis que la société est monde, on peut douter de lui, et depuis que le monde lui-même est à sauver, on peut craindre que le théâtre ne soit plus qu’un artifice d’inclus perdus dans les héritages patrimoniaux. Pour comprendre qu’il n’a rien perdu de sa puissance thaumaturgique, il suffit de changer d’échelle, de le contempler à la hauteur d’une existence, celle d’un adolescent sans entrée dans la vie de l’esprit, d’un détenu accablé de déterminismes sociaux, d’un enseignant qui n’a peur ni de l’obscurité ni de l’éblouissement, d’un artiste qui a renoncé à la gloire par amour de son artisanat, d’un passant qui mystérieusement dévie de sa route tracée par les puissances commerciales, d’un amoureux qui cherche un point de cristallisation, d’un mourant qui a besoin de contempler la vérité ultime de sa fin. À la hauteur de ces existences, le théâtre peut quelque chose et le terme de possible est baigné d’aube.

Mais le théâtre, qui promet moins qu’il ne donne, ne se contente pas d’ouvrir des possibles, il est action. Le danger partout s’est accru de vivre dans un monde désenchanté, un monde où nous serions seuls face à la culpabilité et à l’impuissance. Pour nous aider à traverser la sévérité du temps, le théâtre propose tout simplement de nous réunir devant la représentation éternelle de l’humanité aux prises avec cette impuissance. Le silence alors devient un moyen de percevoir l’imaginaire partagé, le lien profond et indicible, le messianisme du collectif. Ne dit-on pas de la salle qu’elle a eu une écoute cristalline, qu’elle a respiré d’un même souffle ? Et que dire après ce silence de la déflagration des applaudissements qui le brise et célèbre non pas la fin de la représentation mais la présence du Présent ? Le théâtre politique dit que la représentation est l’essence du politique, il a besoin d’images et de récits pour éviter d’être vide et de ne représenter que la violence du pouvoir.

L’ambition immense du Festival d’Avignon n’est pas moins que cela. Notre impatience d’une société plus juste, d’un rapport au monde plus sain, d’une parole mieux partagée, est le plus haut désir politique. Et pour cela, il faut désarmer les solitudes. Il n’y a dans cette aventure aucune hiérarchie, chacun y est absolument responsable de lui-même et de sa part de conscience. Merci à chacun et à tous de faire du théâtre un art de l’avenir.

Olivier Py

Avignon
Du 4 juillet au mardi 23 juillet 2019
0/40 €
Rens. 04 90 14 14 14
www.festival-avignon.com
84 000 Avignon

Article paru le mercredi 3 juillet 2019 dans Ventilo n° 432

Festival d’Avignon

L’espoir ne connait pas le futur

 

Le Festival d’Avignon entame sa septième édition sous la houlette d’Olivier Py, premier artiste à diriger la manifestation depuis Jean Vilar. Paradoxalement, il semble que la programmation se soit assagie dans une forme de polyvalence qui voudrait renouer avec toutes les facettes du théâtre.

  Tout est subjectif et devrait le rester dans une liberté de choisir et de délaisser ce qui nous inspire ou nous fatigue. L’harmonieux ne l’a pas toujours été et la culture dominante était autrefois décriée. Alors comment se construit une position et où se place-t-on à l’instant de choisir ? Le théâtre est une réécriture permanente d’une histoire déjà connue (Pelléas et Mélisande, L’Odyssée). Le contre-pied utilise le conte. L’auteur relit l’actualité et revisite l’origine d’une identité perdue (Points de non-retour d’Alexandra Badea). Qui sommes-nous et où allons-nous ? La dramaturgie questionne à l’infini les incohérences et les incertitudes d’une société contemporaine devenue globale (Architecture de Pascal Rambert). L’espace est contenu parce qu’entièrement visité et redistribué. Chacun peut exprimer sa colère par les réseaux sociaux, mais seul le nombre de followers valide une pensée. Ce qui autrefois s’adressait aux individus présents dans une pièce devient désormais une pensée totem résumée à la manière d’un slogan, comme un cri dans une foule sans fin. Le Festival d’Avignon endosse la responsabilité de donner le La sur un style, une ambiance, une certaine idée du temps qu’il fait aujourd’hui. Un besoin du public de faire le point avec ses désirs et d’aller voir une autre idée de la représentation du monde. Pendant longtemps, on a opposé théâtre et télévision. D’un côté un huis clos où l’on déclame et déroule un point de vue jusqu’à son paroxysme, et de l’autre un écran où l’on se vide l’esprit dans une atmosphère consensuelle et bon enfant. Mais ces temps simplistes ont volé en éclat avec l’introduction de l’écran dans la poche du jean. Désormais, je suis spectateur et critique du monde qui m’entoure. Je peux liker et disliker l’actualité, la culture, la mode, ce que je mange. Tout devient extrêmement proche et infiniment lointain, parce mes mains contemplent le vide et mon regard ne trouve pas mon prochain. Partager le théâtre, c’est un désir de rencontre où les corps se frôlent, où les odeurs dans la chaleur de l’été reprennent vie dans une proximité torride (Amitié d’Irène Bonnaud). On échange, on boit, on mange, on rit, on s’ennuie et on revit. La question du corps et de l’espace redevient centrale, elle investit la scène et s’entremêle avec le cinéma dans un aller-retour où la silhouette filmée devient le protagoniste et l’acteur la voix off (O agora que demora de Christiane Jatahy), les champs sont inversés et créent une dissonance chère à l’oralité. Dans un théâtre chorégraphié, la pensée se découpe dans une interrogation formelle qui étire le synopsis et dilue la dramaturgie dans de nouvelles perspectives. Les combinaisons se multiplient, le jeu des positions devient central et nous interroge sur la lecture d’une histoire. À la manière des séries, le théâtre se découpe également en épisodes dans L’Odyssée de Blandine Savetier. La tragédie grecque reste présente, parce que la malice des Dieux nous amuse et nous interroge sur notre condition. Avons-nous toujours peur de l’au-delà, de l’infini, de cette question existentielle sur la taille du petit homme ? Enfin, la question de l’argent et de sa versatilité. Alexander Devriendt propose avec Livre, Yen, Euro, Dollar une pièce interactive dans une expérience du pouvoir qui interroge aussi l’authenticité du bonheur.  

Karim Grandi-Baupain

 

Festival d’Avignon : du 4 au 23/07 à Avignon.

Rens. : 04 90 14 14 14 / www.festival-avignon.com

Le programme complet du Festival d’Avignon ici