À l’ammoniaque. Rap, trap et littérature de Bettina Ghio

Millefeuille | À l’ammoniaque. Rap, trap et littérature de Bettina Ghio

Bouillants de culture

 

On se souvient de l’ouvrage Sans fautes de frappe. Rap et littérature de Bettina Ghio, qui s’intéressait à la première génération de rap français. Publié par les éditions Le Mot et le reste, À l’ammoniaque. Rap, trap et littérature propose une analyse de la créativité du rap français depuis les années 2010. Une étude comparative qu’elle met en lien avec la scène littéraire classique et contemporaine, mais également la culture populaire. Un ouvrage édifiant.

 

 

C’est avec un regard de chercheur que Bettina Ghio, docteure en littérature et civilisations françaises, traite de la scène rap depuis l’avènement de l’auto-tune. À l’origine un simple logiciel, ce dernier va, en effet, permettre le renouvellement du genre par le questionnement profond de ses formes esthétiques, mais également l’identité même du mot et de la phrase. Aussi, une deuxième génération aux rimes étoffées laisse place à une troisième et les suivantes, qui se caractérisent par des paroles plus minimalistes afin de se confondre à la variante trap. Il faut toucher, témoigner, dénoncer, en quelques syllabes, et surtout toucher juste.

En témoigne le titre, À l’ammoniaque, en référence au groupe PNL. Ce composé chimique y est rapproché du rap et de la voix, formant un mélange explosif, additif et complexe. L’autrice y décrit « ce que le rap fait à la langue et aux grands textes : explorations, inversions, distorsions, appropriations, transmission. Il faut également lire que l’on reçoit le rap comme du bruit, de l’odeur nauséabonde ou du bafouillage» En effet, si la chanson française a toujours été rapprochée de la littérature, il n’en est pas de même pour ce genre si décrié. Et pourtant… Au fil de ces pages, on aperçoit l’entremêlement savant que le rap et la culture populaire peuvent parfois tisser : JoeyStarr et l’esthétique du carnaval jamaïcain, Édith Piaf ou Brassens, Médine et la navigation liée aux grandes figures post-coloniales, l’écriture de Céline, SCH et l’esthétique du roman gothique. Et, évidemment, IAM et ses mythes et légendes orientaux, ses traditions poétiques empruntées aux haïkus, à l’univers de Marvel ou au troubadour.

 

« L’ego trip d’IAM est “une émulation” empruntée au vocabulaire de la boxe et du samouraï, du voyage intergalactique. Il rappelle la rhétorique de Cyrano, originaire de la même ville, ou bien Baudelaire. Avec eux, les banlieues deviennent un lieu propice à la création et à la solitude du poète, du badaud ou du troubadour, cher à la tradition provençale. D’ailleurs, ils rappellent que la joute verbale des rappeurs s’approche de celle du tenso, duel poétique parfois virulent qui se passait dans la région au Moyen-Âge. Ils permettent au rap de redevenir ce qu’il a toujours été, c’est-à-dire une langue vivante. »

 

Cette citation, qui témoigne d’une très belle écriture, rend aussi hommage aux recherches de l’autrice, qui ne se cantonnent pas aux grands classiques mais fouillent dans les méandres des mouvements littéraires régionaux tels que celui l’Overlittérature, bien connue de ce journal. Nous n’avons pas de mal à avancer dans la lecture et aussi approuve-t-on aisément que la précédente publication ait été récompensée. L’agencement des passages en rhizomes permet aux thématiques de se déployer, aux associations de se faire.

Le rap, parent pauvre de l’éloquence, retrouve ainsi toute sa noblesse. Le rappeur se fait linguiste. Il établit un rapport nouveau avec la langue française, fonde ses propres néologismes qu’un auditeur profane aurait parfois du mal à décrypter. Il redéfinit le rapport du rappeur avec sa propre ville, dont il devient l’ambassadeur. Qu’il s’agisse de Jul ou d’Orelsan, comparés en fin d’ouvrage à la figure du whitetrasher, les rappeurs placent ou replacent le genre sur la carte de la France. Rappeurs provinciaux bien loin du glamour des banlieues franciliennes et américaines, ces sortes de héros picaresques redéfinissent, par leur intégrité, de nouveaux modèles. Orelsan est rapproché de l’ensemble de l’œuvre d’Annie Ernaux, tandis que Jul, à l’instar de ses pairs marseillais, sauve de l’oubli la langue provençale.

Oxmo Puccino, le premier rappeur à publier un recueil de poème en 2009, témoigne de son amour pour Charles Aznavour, Jacques Brel ou Léo Ferré. Décoré Officier des arts et des lettres en 2020 par le ministère de la Culture, il nous rappelle le Paris de Victor Hugo ou d’Émile Zola. Il écrit d’ailleurs un premier roman en 2021, adoptant les rouages du conte africain ou de la fable écologique. Dans ses textes, Nekfeu cite Maupassant, Jack London, Milan Kundera. Gaël Faye présente une avancée majeure de la reconnaissance littéraire du rap en narrant avec justesse la complexité de l’exil.

Malgré leurs différences, les rappeurs de la scène française partagent le fait qu’ils nous questionnent sur la nature profonde de la culture légitime, et son application dans les politiques culturelles d’une ville. Par extension, ils expriment l’urgence de redéfinir ce qui constitue la culture française.

 

Laura Legeay

 

À lire : À l’ammoniaque. Rap, trap et littérature de Bettina Ghio (Le Mot et le reste)