L’entretien | Wax Tailor

Dans un quotidien morose et répétitif, on essuie les déceptions de reports : des concerts, des spectacles, des sorties d’albums, des festivals… C’est ainsi presque la vie en elle-même qui semble reportée. Un goût amer de flottement et de dépit semble petit à petit remplacer la colère des débuts. Malgré le « faux départ », on compte quelques délicieuses nouvelles de début d’année cultuelle, comme la sortie du dernier album de Wax Tailor, The Shadow of their Suns. Sur fond de sujets de société amplifiés par ce contexte sanitaire digne d’un miroir bien noir, on retrouve les samplings qui font le succès intemporel de l’artiste : un mélange de trip hop et de downtempo, de hip-hop et de rock, agencés d’une main de maître, avec ce qu’il faut de sonorités industrielles pour replacer ces sons dans leur contexte. Les voix de Yugen Blakrok, Mark Lanegan ou celle du regretté et emblématique Gil Scott-Heron habitent avec poigne les rythmiques entêtantes du beatmaker cher à nos cœurs. Rencontre.

 

 

 

Tu viens de sortir ton dernier album, The Shadow of their Suns, un opus résolument contestataire, de par sa pochette mais aussi et surtout par nombre de ses textes. Peux-tu nous parler de ce vent de révolte qui semble aller de pair avec la période ?

C’est un album que j’ai commencé fin 2018, ce n’est donc pas le contexte qui l’a motivé, mais il a par contre donné une caisse d’amplification à ce que j’étais en train d’écrire. La période que l’on traverse est plus un accélérateur de particules, un révélateur. En ça, oui, cela ne fait qu’amplifier ce que je pense depuis longtemps. Je suis toujours sur la méfiance en ce qui concerne le terme « contestataire », même si dans l’absolu, c’est bien ça ! J’ai toujours peur d’être pris pour un donneur de leçons. Je ne suis détenteur de rien ; il est important de réapprendre à faire société, à discuter. Il s’agit plutôt de billets d’humeur, d’une synthèse de mes regards sur le monde. Quand tu commences à avoir un peu de bouteille et que tu te dis « Merde ! Ça fait trente ans que ça dure, que j’entends les mêmes poncifs, les mêmes attentes, les mêmes frustrations des gens », tu réalises qu’on s’est un peu fait voler la réflexion. Ces sujets peuvent vite sonner « café du commerce », mais il s’agit en fait de la réalité des gens, de ce qu’ils vivent au quotidien. Tout ça, j’en fais de la musique ! Et ça reste de la musique, d’ailleurs… Je ne me suis pas transformé en Che Guevara ! Cet album est dans la continuité sonore de ce que j’ai pu faire, avec des expériences un peu différentes, des contrastes. Depuis longtemps, j’avais cette notion en moi de « silences coupables ». Lorsque j’ai commencé à travailler sur ce disque, je me suis dit qu’il était important de les poser sur la table.

 

 

« On est tous un peu dans le même bateau, dans l’ombre de leurs soleils, de ces soleils artificiels, ceux d’une minorité qui décide de la marche du monde »

 

 

Le titre de l’album (« L’ombre de leurs soleils », en français), comment t’est-il venu ? Que se cache-t-il derrière ??

En 2018, lorsque les choses ont commencé à se calmer après ma longue tournée, j’ai fait comme tout le monde : du tri, du ménage. Je suis alors retombé sur des textes que j’avais écrits il y a longtemps, dont un en particulier qui s’appelait La lumière crue, qui contenait cette phrase. Ce texte fait partie de ceux qui m’ont toujours accompagné. C’est une formule allégorique, évidemment, mais elle résume beaucoup de mes ressentis, de ma conscience de classe. Lorsque j’ai commencé mon projet Wax Tailor il y a quinze ans, j’ai été confronté à quelque chose de nouveau : des portes qui s’ouvraient, alors que je les avais plutôt prises dans la gueule jusque-là ! Je me suis alors retrouvé avec ce qu’on appelle « l’entre-soi », ces microcosmes politiques ou culturels. On est dans un pays très jacobin, très parisianiste. Comme je n’étais pas de ce milieu, j’ai tout de suite eu une sorte de défiance, un pas de recul. L’idée de clair-obscur vient de là : on est tous un peu dans le même bateau, dans l’ombre de leurs soleils, de ces soleils artificiels, ceux d’une minorité qui décide de la marche du monde. Au final, dans cette grande masse qui devrait avoir des intérêts communs, on arrive à créer de la distance, de la division. Heureusement, il y a toujours un moment où un mouvement apparaît pour nous dire que ça va trop loin, pour nous questionner sur ce grand tout qu’on prend comme acquis. La pochette de l’album est l’illustration absolue de cette symbolique. Je regardais un très beau livre de photos de mineurs, et certaines de leurs mains m’ont interpellé. Cette main, c’est la main d’œuvre, celle qui fait fonctionner le système depuis toujours. À force d’usure et de mépris, cette main se crispe et devient un poing levé.

 

 

À l’écoute de ce dernier album, on reconnaît instantanément ta patte. Dans un industrie musicale où les styles évoluent très vite et qu’il semble falloir suivre les tendances, tu restes fidèle à ce qui a fait connaître le projet Wax Tailor dès ses débuts. Est-ce un choix conscient ?

D’album en album, j’aime l’idée de me renouveler sans me trahir. Pour chaque album, je peux expliquer ce que j’ai fait dans l’esprit de travailler sur quelque chose que je ne faisais pas avant. Il ne s’agit pas d’une révolution, mais plutôt d’essayer des petites choses : l’écriture de mélodies vocales pour mon deuxième album, par exemple, ou bien le travail sur les orchestrations que j’ai fait sur le troisième, l’esprit du conte sur le quatrième, ou encore les sonorités blues du cinquième album ; mais ceci, toujours sous l’axe du sampling. Évidemment, ça fait quinze ans que beaucoup disent aimer mon « univers », ma « capacité à me renouveler » ; à l’inverse, certains diront que « Wax Tailor, c’est toujours la même chose ». La vérité est entre tout ça. J’ai une théorie, la « théorie de l’élastique » : à chaque fois que je suis en studio, dans le process, il y a un moment où je m’enivre de moi-même et où je me dis « J’ai vraiment fait des trucs que j’ai jamais faits ! », où j’ai l’impression d’être parti bien plus loin. Et lorsque je me retrouve au mix, l’élastique lâche et en réalité, je retrouve les fondamentaux, je me dis même que certains titres auraient pu être sur l’album précédent. De mon point de vue, cela n’est pas problématique, mais plutôt intemporel. Je n’ai jamais considéré que la musique avait une date de péremption. Je suis adepte de cette punchline de la Scred Connexion : « Jamais dans la tendance, toujours dans la bonne direction ». Il n’y a pas de pression à subir. L’évolution de la musique tient à une chose : à la fin des années 90, un curseur a été mis sur tout ce qui permettait à cette industrie de générer plus de fric. Le sampling, ça voulait dire des droits à gérer, moins d’argent à gagner. Pour une question de « royautés », les artistes ont vite fait le choix de jouer plutôt avec des synthés ou autres machines, par exemple. Le rétrécissement est venu de là. Depuis quatre/cinq ans, on voit apparaître des « passeurs », des artistes comme Kendrick Lamar ou Anderson Paak qui ont des racines, qui ont complètement assimilé la culture des années 80/90, elle-même nourrie de la culture afro-américaine, et qui créent une musique non formatée, non uniformisée, à l’instar de cette tendance de rétrécissement.

 

 

Parle-nous de ton processus de création, comment écris-tu tes morceaux ?

Il n’y a pas de règle, mais de manière générale, c’est le matériau qui me donne l’idée. En studio, j’écoute des sons, et tout à coup une note va attirer mon attention. Je commence à la découper, à la dupliquer et à la transformer en un instrument. Plutôt que de partir d’une mélodie, c’est la matière qui dirige. Si ton son de base est sec, ça donnera une ambiance punchy, si c’est un son langoureux, ça donnera quelque chose d’atmosphérique etc. De temps en temps, mes morceaux partent d’une phrase, d’un gimmick avec lequel j’ai envie de jouer. La plupart du temps, le déclic pour moi tient de la projection mentale, ce moment où un son t’évoque des images. On parle beaucoup de musique cinématographique, mais ça a beaucoup plus à voir avec la littérature selon moi. En littérature comme en musique, l’univers est propre à chacun, chacun a ses projections. L’univers est d’autant plus riche que l’image n’est pas imposée. Je sais pertinemment que tout le monde n’aura pas la même projection que moi, mais je me dis que si sur tel son j’ai eu une projection, alors probablement que les gens à son écoute se créeront leur univers.

 

 

Parlons influences. Tu as baigné dans le milieu rap avant le projet Wax Tailor. Quels sont les artistes qui t’ont donné envie de faire de la musique ? Quels sont ceux qui aujourd’hui provoquent en toi une admiration ?

Ceux qui m’ont inspiré sont clairement des producteurs rap : le Bomb Squad, producteur des Public Enemy à la fin des années 80, par exemple. Ils m’ont enseigné la science du détail, même après vingt-cinq écoutes, tu peux choper un détail que tu n’avais pas du tout capté. Créer la rupture, offrir différents niveaux de lecture, c’est essentiel pour moi. Des tas de producteurs m’ont influencé, comme Dj Premier, Pete Rock, RZA du Wu Tan Clan… Mon morceau Where my Heart’s At représente totalement ma culture. C’est elle qui m’a amené à découvrir le jazz, la soul, avec des influences qui me nourrissent. Je pense à Gil Scott Heron, dont la voix est sur mon dernier album, mais aussi à Curtis Mayfield, que j’idolâtre et qui a amené une conscience politique par sa musique. Actuellement et dans d’autres genres, je suis un grand fan de Radiohead : Tom York m’impressionne, me fascine, dans son personnage comme son talent. Je pense aussi à Jack White, qui a réussi à créer un empire en tant qu’indépendant.

 

 

« Avec des valeurs communes, les urgences apparaîtraient beaucoup plus clairement. L’intelligence collective n’est pas un fantasme ! »

 

 

En quinze ans de carrière, tu as traversé la planète, joué devant des publics en nombres démentiels, été accompagné sur scène par des dizaines de musiciens en même temps : à peu près tout ce qu’il est impossible de faire actuellement. Comment abordes-tu la sortie de ce dernier album dans le contexte actuel ?

Vu la teneur de cet album et ce que je mettais derrière dès le début de sa création, l’idée d’en décaler la sortie m’a semblé antinomique. Cet album, c’est moi et mon ADN. Cet album devait sortir comme il se doit. Je suis partisan de continuer d’avancer. Je ne suis pas la personne la plus impactée, j’en suis conscient. Je n’en suis pas à me demander comment faire pour vivre. Cependant, depuis un an, je vis très mal la déconsidération, l’infantilisation mortifère de tout un pan de société. Au-delà de notre milieu, c’est un problème global de société civile. On est dans un monde de verticalité absolue, on a un président qui prend la parole et nous dit « j’ai décidé », sans faire de tour de table avec des gens responsables, adultes et professionnels. Il est bien sûr normal de replacer le curseur sur les indispensables, mais lorsque l’on parle d’essentiel en permettant d’aller dans un magasin de bricolage mais pas dans une librairie, à la messe mais pas dans un cinéma, là, il y a un gros problème. Nous sommes de plus en plus dans un monde manichéen. Soit on marche au pas soit, on est complotiste. En réalité, on est plein à être dans une zone grise, plein qui cherchons à réfléchir sans avoir toutes les informations. Sous couvert de confrontation d’idées, on est en train de perdre le sens des valeurs. Il est temps que l’on soit capable d’avoir des idées divergentes mais des valeurs communes ; avec des valeurs communes, les urgences apparaîtraient beaucoup plus clairement. L’intelligence collective n’est pas un fantasme !

 

 

Tu as fait le choix de faire la promotion de ton album toi-même à travers une tournée chez les disquaires indépendants. Est-ce par marque de soutien au milieu culturel, ou bien par nécessité de recréer le contact?

C’est tout ça à la fois. Je pourrais faire ma promotion de mille manières, ce n’est évidemment pas la plus pratique, mais ça vient d’un besoin viscéral en moi de soutenir les disquaires indépendants qui ont été déconsidérés. J’ai envie de montrer qu’en tant que professionnel, je ne suis pas plus con qu’un autre, et qu’on peut se rencontrer. Je me suis engueulé avec un photographe qui insistait pour prendre une photo de moi sans masque : le message que je veux envoyer, c’est que nous sommes responsables ! Mon initiative est humaine, aussi. Il y a un problème de santé, certes, mais le problème est sociétal, et il ne faut pas le sous-estimer. La société va mal, des étudiants jusqu’aux personnes âgées en Ephad. On est capable de faire gaffe ! On ne peut pas arrêter de vivre ; si nous sommes encore dans ces rythmes pendant des années, ce que je ne souhaite pas, je n’ose pas imaginer les impacts sur la population. Nous avons besoin de rapports sociaux, il faut continuer ! Avant de commencer cette tournée des disquaires, on m’a dit : « Ça ne sert à rien de commencer tu ne pourras pas la finir ». À ce compte-là, on peut aussi arrêter de vivre parce qu’il paraît que ça finit mal ! Il faut changer de perception, arrêter d’être confinés dans notre bulle mentale.

 

 

As-tu des projets de concerts en ligne, avant ta tournée prévue à l’automne ?

Honnêtement, je ne suis pas très fan de ce format. On m’a proposé beaucoup de choses, mais il faudrait vraiment qu’il y ait une idée que je trouve originale ou rigolote pour que cela me tente. Je préfère largement utiliser mon temps à aller en studio et bosser sur la tournée à venir en me disant qu’au mois de novembre, elle sera possible. Certes, il n’y a rien de garanti, mais il n’y a rien d’irrationnel non plus ! On a tous besoin de se projeter, et il est grand temps qu’on se retrouve dans des salles de concert !

 

Propos recueillis par Lucie Ponthieux Bertram

 

Pour en (sa)voir plus : www.waxtailor.com