Clélia Cafiero

La Dame de pique à l’Opéra de Marseille

As de chœurs

 

Impaire, noire, passe et manque de chance. La Dame de Pique est rattrapée par les mesures sanitaires. L’opéra de Tchaïkovski sera donné en version concertante sans orchestre. Un plateau lyrique de premier choix : au piano, l’excellente Clélia Cafiero et maestro Foster à la baguette nous promettent des instants d’une belle émotion. Banco.

 

 

Ce devait être une ouverture de saison flamboyante, propulsée par une coproduction ambitieuse des théâtres lyriques de la Région Sud, dont la mise en scène d’Olivier Py était une carte maîtresse… Contre mauvaise fortune, l’économie des moyens est parfois un aiguillon qui invite à se surpasser, à revenir à l’essentiel. Retrouver cette facture alla prima qu’affichait la version piano-chant composée en quarante-quatre jours fiévreux sous le ciel d’Italie où Piotr Ilitch Tchaïkovski, usé par la mélancolie, semble soudain recouvrer là l’aisance instinctive et les réflexes rapides d’un Rossini. Il y a dans cet opéra un sentiment d’urgence face à l’enchaînement des fatalités en résonnance avec notre actualité. La réalisation phocéenne en fera sentir les éclairs parmi le tendre cantabile des jours anciens dont la nostalgie s’égrène au fil de pages inoubliables.

Après Eugène Onéguine la saison dernière, cette Dame de pique confirme la maîtrise d’un « des plus grands mélodistes de l’histoire(1)Piotr Kaminski – Mille et un opéras, Fayard » quand la littérature crépusculaire de Pouchkine l’inspire.

Si les égarements de l’esprit et du cœur précipitent Lisa et Herman dans une martingale d’enfer, Tchaïkovski ne cultive le mystère et l’effroi que pour se faire l’interprète du cri silencieux de ses créatures vulnérables, comme lui, à la convoitise et au désamour de soi.

Barbara Haveman a noué avec Lisa une relation d’alter ego déjà ancienne (de Toulouse 2008 à Vienne 2015) dont la sincérité se reçoit, depuis la scène, à bout portant. On y découvre la soprano néerlandaise avec les yeux d’Herman. Nous serons avec lui, à ses pieds, lorsque, sans le voir, elle s’interroge sur ses sentiments : « Pourquoi ces larmes ? ». Son timbre scintillant et le relief ciselé de son phrasé auront tôt fait notre conquête ; il faudra alors se rendre… à l’évidence, Barbara Haveman est la Lisa de la décennie.

Herman est à la fois ravisseur et ravi, dans la violence originelle du terme quand il désignait la victime d’un rapt. Le ténor Misha Didyk, plébiscité dans le rôle en décembre à Naples, rendra compte de cette tension entre l’agir et le pâtir. Sans autres effets que ceux de l’impérieuse dictée du compositeur, il illustrera comment attraction et répulsion se lient étroitement dans une psyché condamnée à la dissidence du désir et de la volonté. Au moyen d’une vertigineuse mise en abîme de la partition, il incarnera l’obsédant refrain intérieur de Piotr Ilitch, éperdument amoureux du ténor qui créa le rôle en 1890 au Théâtre Mariinsky.

La Comtesse détient le secret des trois cartes gagnantes à coup sûr. Ou presque. Pour négocier les correspondances entre présence réelle ou onirique de son personnage, l’inventivité dramatique de Marie-Ange Todorovitch, la mezzo bien-aimée du public marseillais, et son magnétisme vocal seront déterminants.

La responsabilité confiée à la pianiste Clélia Cafiero auprès de la phalange vocale témoigne de la confiance et de l’estime acquises, en un an tout juste, par la cheffe assistante de Lawrence Foster ; par ailleurs concertiste dont nous avons, ici même, déjà apprécié le talent rayonnant. Cette rare mission de femme-orchestre servira de pierre de touche pour reconnaître l’alliage précieux des multiples qualités de cette artiste. Elle sera accompagnée, outre les solistes, de cinquante choristes et de neuf musiciens ; savante équation déterminée par les options de l’adaptation orchestrale et les contraintes d’espacement entre musiciens sur la scène. Pour la suite de la saison, lyrique ou symphonique, d’autres accommodations aux circonstances sont envisagées, à suivre…

Dans la partie difficile où il est engagé malgré lui, l’Opéra de Marseille garde la main. En octobre, misez sur La Dame de pique.

 

Roland Yvanez

 

 

La Dame de pique, Du 2 au 9 octobre à l’Opéra de Marseille.

Rens. : www.opera.marseille.fr/programmation/opera/la-dame-de-pique

 

 

 

Notes

1. Piotr Kaminski – Mille et un opéras, Fayard