Maurice Xiberras © Christophe Billet

La rentrée à l’Opéra de Marseille

L’Interview

Maurice Xiberras (Opéra de Marseille)

 

Institution ou forme d’art, l’opéra n’a jamais cessé au cours de son histoire d’explorer de nouvelles voies, économiques et artistiques, pour maintenir sa place dans la cité. L’Opéra de Marseille va de l’avant pour apporter les moments récréatifs, les découvertes ou les bouffées d’émotions que son public attend. Maurice Xiberras, son directeur, commente la nouvelle saison.

 

Ouverture

J’ai été chanteur moi-même et connais l’inconfort de ce métier ; c’est pourquoi j’aime accompagner les artistes lyriques sur de longues années. Quand on les fidélise (malgré la prise de risque que cela constitue), ils vous le rendent bien. Ils sont heureux de revenir à Marseille. J’apprécie cet esprit de troupe. Quand la confiance s’installe, la musique s’en ressent.

 

La Flûte enchantée

Dans cette coproduction avec l’Opéra de Nice, nous avons choisi le metteur en scène Numa Sadoul qui est un spécialiste de la bande dessinée, en particulier de Tintin ! Il a fusionné les personnages de Mozart avec ceux d’Hergé dans un livre d’images que n’importe qui peut lire. On a voulu faire dire trop de choses à cette Flûte enchantée. N’oublions pas qu’à l’époque, Mozart et Schikaneder ont monté ça dans un théâtre populaire pour divertir leur public : il y a de la machinerie, des monstres, des apparitions… Malgré une symbolique très présente, ce n’est certainement pas un opéra pour initiés.

 

Reine de Saba (version concertante)

À sa création en 1862, les critiques ont dit « C’est l’Aïda français », sans doute à cause des chœurs imposants. Pourtant, cette œuvre de Gounod a disparu du répertoire. Le problème avec ces grands opéras français, c’est qu’il faut trouver les voix pour les défendre. Un jour, j’ai entendu Karine Deshayes chanter l’admirable Air de Balkis aux Victoires de la Musique. À l’occasion d’une visite amicale, je lui ai demandé si elle avait déjà songé au rôle. « Mais qui veux-tu qui me demande ça ? – Hé bien moi ! » Voilà comment les choses se sont faites. C’est aussi ma mission de sortir des œuvres tombées dans les oubliettes.

 

Les Puritains (version concertante)

C’est la pure gourmandise du beau chant. J’ai assisté ici même dans les années 70 à de véritables scènes d’hystérie pour ce drame lyrique de Bellini interprété par Alfredo Kraus et Eda Pierre. Actuellement, Jessica Pratt fait un triomphe à la Scala de Milan. On peut escompter le même succès. Il n’y aura que deux représentations ; elles seront exceptionnelles.

 

Barbe-Bleue

C’est du meilleur Offenbach et pourtant l’un de ses ouvrages les moins connus. Nous avons monté ça en coproduction avec l’Opéra de Lyon qui l’a créé en juin. On a fait confiance à nouveau à Laurent Pelly, le metteur en scène qui avait dynamisé si élégamment notre Barbier de Séville en 2018. Avec des personnages aussi drôles : Popolani, Boulotte… L’heure de la récréation sonnera pour les fêtes de fin d’année !

 

Eugène Onéguine

Le succès de Boris Godounov en 2017 m’a donné envie de continuer sur la lancée russe. Dans cet ouvrage de Tchaïkovski, tout n’est qu’excellence : littéraire, orchestrale avec la valse, la polonaise qui sont des pages instrumentales formidables et puis lyrique avec une artiste que l’on présente pour la première fois à Marseille : Marie-Adeline Henry, soprano au large répertoire, habituée des rôles mozartiens, mais qui a fait merveille dans celui de Tatiana qu’elle a chanté à Rennes et à Nice.

 

Adrienne Lecouvreur

Cet opéra est resté au répertoire en Italie, beaucoup moins en France où Cilea, le compositeur, demeure inconnu du grand public. Là-bas, c’est un support pour les stars. Toutes les grandes voix se sont affrontées dans cette rivalité entre la soprano et la mezzo. Ermonela Jaho et Sonia Ganassi ont toutes deux choisi Marseille pour leur prise de rôle. C’est très excitant, d’autant que cette production a reçu le Grand Prix Européen de la Critique pour la mise en scène. Davide Livermore y a créé un univers art déco très raffiné.

 

Carmen

Ça fait partie des incontournables ! Ketevan Kemoklidze a débuté ici dans Rosine du Barbier de Séville. À l’époque, elle sortait de la pouponnière. Sa voix a évolué ; elle aborde maintenant des rôles de plus en plus lourds, notamment Carmen avec un tempérament étonnant.

 

Nabucco

Feu d’artifice final de la saison, en tous cas je l’espère ; même si on peut toujours se casser la figure si les chanteurs ne sont pas en forme… le rôle d’Abigaille est meurtrier. Cependant, avec Csilla Boross et Juan Jesus Rodriguez, parfait spécimen de baryton-verdi, on a un duo expérimenté. Dans Nabucco, Verdi place le chœur en vedette. Et à Marseille, on a un grand chœur ! Il s’est métamorphosé grâce au travail remarquable de leur chef Emmanuel Trenque. À tel point qu’on essaye de nous le débaucher ; mais je veille au grain.

 

Finale

Dans le feu de l’action, il est difficile de sortir la tête du guidon et penser, au-delà des programmations à venir, à l’horizon de la prochaine décennie. Pourtant, il est vital de préparer notre public de demain. C’est pour cela que nous avons mis en place la tarification Fortissimo (10 € la place pour les moins de 28 ans) et menons de nombreuses autres opérations de familiarisation des jeunes à l’art lyrique.

Il est également nécessaire d’envisager l’évolution administrative et juridique de la maison. Le travail est sur la table depuis longtemps mais ce n’est jamais le bon moment. La plupart des théâtres lyriques ont abandonné le système de la régie directe. Régie autonome ou régie personnalisée peuvent être des statuts transitoires pour aller vers un EPCC (1)Établissement Public de Coopération Culturelle. Les EPCC peuvent avoir un caractère administratif (EPA : musée, enseignement artistique…) ou industriel et commercial (EPIC : spectacle vivant, théâtres, opéras…). Quatre opéras ont choisi cette forme juridique : Dijon, Lille, Rouen et Toulon. qui constituerait une véritable révolution des modes de gestion pour lesquels il faudrait auparavant développer en interne des compétences spécifiques. Cela a été fait à Toulon quand la ville a détaché l’opéra de son giron pour l’intégrer à la communauté urbaine. Même si la municipalité a toujours manifesté un engagement sans faille auprès de nous, l’Opéra de Marseille a vocation à rejoindre la Métropole. Les études de public le confirment : l’aura de la maison dépasse largement les frontières de la ville. Techniquement, la question n’est pas simple car aucun statut n’est parfait ; la décision reste au final de la responsabilité des élus.

Sur le plan artistique, nous mettons en place un projet de collaboration avec le Silo pour des spectacles chorégraphiques accompagnés par notre orchestre. Nous nous concentrons en outre sur le centenaire de notre bâtiment en 2024 (2)Le 4 décembre 1924, soirée inaugurale de réouverture de l’Opéra Municipal, suite à la reconstruction du Grand-Théâtre de 1787 dont l’incendie du 13 novembre 1919 n’avait laissé debout que la façade à colonnade que l’on admire toujours.. Mon souhait le plus cher serait que la grande salle art déco, classée au patrimoine, soit rénovée à cette occasion, fauteuils compris. La scène et ses équipements l’ont été récemment. Les premières dispositions devront attendre les prochaines échéances municipales ; le Département a été également sollicité. Les monuments historiques ont leur mot à dire aussi. J’espère que je serai encore là pour le voir.

 

Propos recueillis par Roland Yvanez

 

La Flûte enchantée : du 24/09 au 6/10 à l’Opéra de Marseille (Place Ernest Reyer, 1er).

Rens. : 04 91 55 14 99 / http://opera.marseille.fr

 

 


 Orchestre Philharmonique : Foster reste !

 

© Marc Ginot

Annoncé sur le départ la saison dernière, le directeur musical de l’Orchestre Philharmonique de Marseille, Lawrence Foster, restera pour deux années supplémentaires aux côtés de la phalange marseillaise qui lui doit tant. Il s’agit d’une décision à forte résonance affective, précise Maurice Xiberras, un engagement pris « la main dans la main » qu’il cumulera avec ses nouvelles fonctions à la tête de l’Orchestre National de la Radio Polonaise. « Lorsque Larry a dirigé Wozzeck à Marseille en 2011 une sorte d’idylle est née avec les musiciens. » En quelques années, sous la direction du chef américain, l’orchestre s’est hissé au rang des formations capables de faire rayonner l’image de leur territoire à l’étranger (tournée en Chine, concerts en Allemagne, aux Pays-Bas…) et a pris sa place parmi la petite poignée de formations invitées par les festivals internationaux qui sont l’apanage de notre région (cf. Marseille à La Roque ci-dessous). « Nous avons des projets avec Lawrence Foster jusqu’en 2021, année durant laquelle nous fêterons ses 80 ans et nous nous rendrons ensemble avec l’orchestre au festival Enesco, en Roumanie, où nous donnerons et enregistrerons Lulu d’Alban Berg. Avant cela nous organisons une nouvelle tournée en Chine pour l’été 2020 grâce aux sponsors chinois qui font confiance à Larry. Souhaitons que sa santé lui permette de réaliser tout ce que son âme de jeune homme veut entreprendre. »

Le public marseillais sera aux premières loges, à l’Opéra ou dans le splendide auditorium du Pharo, récemment baptisé Auditorium Robert Vigouroux, pour profiter des riches heures de la saison symphonique 2019-2020 concoctée par Lawrence Foster et Maurice Xiberras. Première page le 12 octobre avec un programme aux couleurs septentrionales (Tchaïkovski, Prokofiev et Grieg) sous la direction de la talentueuse Eun Sun Kim. Rappelons que l’Opéra propose également, sous les plafonds peints de son Grand Foyer, une saison de musique de chambre pendant laquelle les musiciens de l’orchestre présentent, selon leur goût et en petites formations variées, des œuvres qui le sont tout autant. Le premier concert du 9 novembre, en forme de clin d’œil à la saison d’opérette de l’Odéon, s’intitule Années Trente. Vous y dégusterez la version instrumentale d’une musique en sombrero et mantille autour du compositeur Vincent Scotto. À un prix défiant toute concurrence, réservation obligatoire.

 

RY

 


Marseille à La Roque d’Anthéron

 

La prestation jubilatoire de l’Orchestre de Marseille lors du concert consacré à Gershwin et Bernstein au Festival International de Piano de La Roque d’Anthéron, le 21 juillet, a plongé le public dans un enthousiasme à faire trembler les gradins. Faisant preuve d’une vitalité peu commune, de 20 heures jusqu’à minuit en deux concerts d’affilés, les musiciens ont délivré les puissances de liberté et de volupté contenues dans la musique si abondamment animée des deux compositeurs américains. La rencontre avec une Plamena Mangova survoltée établit un arc électrique entre l’orchestre, transformé en jazz band dans la Rhapsodie in Blue, et son piano d’où jaillissaient les notes en bouquets turbulents et irisés. Pourtant, Lawrence Foster, souffrant, n’était pas à la baguette, remplacé au pied levé par le sémillant estonien Mihhail Gerts et Nestor Bayona, le jeune assistant de Lawrence Foster à Marseille. Il faut souligner l’aisance déconcertante avec laquelle les deux chefs se sont saisi de ces partitions réputées inclure autant d’aléas que de subtilités. Confirmation également que les musiciens se sont approprié les bienfaits du travail en profondeur entrepris depuis 2012 sous la conduite de leur mentor pour les rendre de manière aussi étincelante sous la voûte acoustique du Parc de Florans.

La veille, toujours à La Roque, la phalange marseillaise avait offert, avouons-le, une ouverture des Noces de Figaro un peu frustrante quand on conserve en mémoire l’exceptionnel sixième sens mozartien dont elle avait fait preuve lors du Cosi fan tutte de 2016 sous la direction de Lawrence Foster. En mettant de côté les délicats débats doctrinaux sur la restitution des œuvres anciennes (3)Ainsi la prise en compte de l’évolution historique de l’objet patrimonial ou au contraire sa cristallisation dans un état originel en partie fantasmé, problème aussi épineux en musique qu’en architecture. Exemple concret : la tradition d’interprétation à effectif pléthorique du Messie de Haendel née à Westminster quelques dizaines d’années seulement après la mort du compositeur. Quel sort réserver à ce type de repeints musicaux quand eux aussi témoignent de l’histoire interprétative de l’œuvre ? Vaste débat… et en tenant compte de l’inévitable empirisme des situations de concert : près de 70 musiciens, ça reste tout de même beaucoup pour un orchestre mozartien. Un effectif trop étoffé et peut-être les réminiscences de ces mêmes Noces données récemment à l’Opéra de Marseille sous la battue trop lente d’un chef invité ont-t-ils communiqué aux phrasés une allure triomphante quelque peu beethovenienne, vigueur et intensité réglant l’articulation du geste expressif là où souplesse et rebond auraient dû gouverner. Mais, après l’entracte, la formation phocéenne confirmait sa capacité, partagée avec les grands interprètes et les félins, d’invariablement retomber sur ses pattes. En totale communion avec un Adam Laloum au toucher caressant, très imaginatif dans les atmosphères sans cesse renouvelées du Concerto pour piano opus 54 de Schumann, l’orchestre tout vibrant d’intériorité a infusé, avec un je-ne-sais-quoi de mystérieux où se fixait l’attention, le caractère fugitif d’une musique jamais aussi pleinement radieuse que lorsqu’elle se fait rêveuse comme ce soir-là. Un des moments les plus aiguisés du festival.

 

Roland Yvanez

 

 

Notes   [ + ]

1. Établissement Public de Coopération Culturelle. Les EPCC peuvent avoir un caractère administratif (EPA : musée, enseignement artistique…) ou industriel et commercial (EPIC : spectacle vivant, théâtres, opéras…). Quatre opéras ont choisi cette forme juridique : Dijon, Lille, Rouen et Toulon.
2. Le 4 décembre 1924, soirée inaugurale de réouverture de l’Opéra Municipal, suite à la reconstruction du Grand-Théâtre de 1787 dont l’incendie du 13 novembre 1919 n’avait laissé debout que la façade à colonnade que l’on admire toujours.
3. Ainsi la prise en compte de l’évolution historique de l’objet patrimonial ou au contraire sa cristallisation dans un état originel en partie fantasmé, problème aussi épineux en musique qu’en architecture. Exemple concret : la tradition d’interprétation à effectif pléthorique du Messie de Haendel née à Westminster quelques dizaines d’années seulement après la mort du compositeur. Quel sort réserver à ce type de repeints musicaux quand eux aussi témoignent de l’histoire interprétative de l’œuvre ? Vaste débat…