Le Cas Blanche-Neige par la Cie la Criatura © Caroline Victor

Le Cas Blanche-Neige par la Cie la Criatura au Théâtre Joliette-Minoterie

L’Interview
Carole Errante (Cie La Criatura)

 

Carole Errante orchestre une rencontre du troisième type entre le music-hall et les contes de fées dans Le Cas Blanche-Neige, une réécriture de la fable par Howard Barker. Entretien sans fard avec la metteuse en scène.

 

Pouvez-vous nous parler de cette adaptation par Howard Barker du conte des frères Grimm ? Quelle lecture en faites-vous ?
Barker prend le matériau conte et le distord. Il garde de la fable la fin tragique de la belle-mère, quand elle chausse les souliers rougis au fer. Il en garde aussi certaines figures et en ajoute d’autres. Il met au centre de la pièce la marâtre et non pas Blanche-Neige. Cette dernière est en pleine crise d’adolescence, en tension, car elle a envie d’accéder aux codes du féminin possédés par sa belle-mère. La reine est furieusement sexuelle et adultère, elle a tous les atours de la féminité tandis que Blanche-Neige les recherche. D’où le sous-titre Ou comment le savoir vient aux jeunes filles. Il est d’après moi question de la transmission des codes du féminin dans cette pièce.

 

Le Cas Blanche-Neige : ce titre évoque-t-il une maladie ?
Plutôt un symptôme, un cas clinique.

 

Quel est ce symptôme ?
Je pense que c’est la dépravation. Elle est au cœur de la pièce. C’est Blanche-Neige au milieu de ce palais décadent, et la nature des codes qu’elle va intégrer. Il y a quelque chose de grinçant.

 

Vous avez démarré ce projet en 2013, comment se sont déroulées les différentes étapes de création ?
L’idée première était de travailler sur la créature de music-hall. Cela cheminait en moi depuis des années et je me demandais ce que cette créature dirait si elle se mettait à parler, quels mots elle emploierait. J’ai eu un déclic en regardant Gardenia d’Alain Platel, sur d’anciens transformistes lors de leur dernier tour de piste. Ce spectacle m’a vraiment marquée et m’a fait entrevoir un pont entre la créature de music-hall et celle du conte de fée. Puis, en cherchant dans les tiroirs de ma mémoire, je me souvenue de ce texte qui contenait des figures de conte et tout ce que je désirais explorer avec la créature, cette chose monstrueuse, grinçante, dérangeante. Je souhaitais des acteurs de théâtre car il fallait qu’ils puissent porter cette langue organique de Barker. Or, ces comédiens ne connaissaient pas l’univers du music-hall et n’étaient pas danseurs. Il a donc fallu faire un grand travail sur le corps, qui est le parti pris central de cette proposition. Toutes les étapes antérieures ont porté sur l’appropriation de ce corps et de l’univers music-hall : par des spectacles, des vidéos, la qualité de présence de l’artiste de music-hall, ce en quoi elle diffère de celle de comédiens de théâtre, le chant, la danse, etc.

 

En amont, vous avez également mené des ateliers sur ce thème avec des femmes des quartiers Nord, Nous sommes toutes des reines, qui ont abouti à un spectacle au Merlan l’an passé. Dans quelles mesures ces ateliers ont-ils nourri votre création ?
Au départ de ce projet, j’ai eu besoin d’éprouver sa matière, de la tester, la palper avant de me frotter aux acteurs. C’est aussi ma formation, je suis comédienne depuis vingt ans au Théâtre de la Mer, qui a toujours travaillé dans les quartiers Nord et a irrigué ses créations par un travail de terrain avec les publics. C’était donc naturel pour moi d’aller d’abord explorer sur le terrain avec des gens. J’ai mené plusieurs labos, dans le premier, théâtre et music-hall, où des comédiens et des auteurs sont venus. Puis j’ai eu envie de m’emparer de cette question du féminin avec un groupe de femmes auxquelles j’ai proposé d’expérimenter et de chercher avec moi pour aller à la rencontre de la forme music-hall et des questionnements sur les figures du féminin et tous les clichés en jeu. L’objectif était plus l’échange qu’un spectacle. Il a eu lieu et j’en suis très fière, mais le but était plus de questionner le corps avec des femmes très différentes, d’âge et de cultures différentes, sur deux années.

 

Certaines ont-elles participé à la création ?
Il y a eu plusieurs étapes de résidences, de rencontre et de travail avec les acteurs. J’avais envie qu’elles puissent participer d’une manière ou d’une autre, que ce soit au plateau ou ailleurs. Or, plus le travail avançait, plus il a été difficile pour elles d’entendre ce texte très cru, et bien qu’elles aient envie de me suivre, elles ne pouvaient se résoudre à être sur le plateau. Elles sont toujours là autour du projet, mais en coulisses, aux costumes ou autre.

 

L’exploration avec elles vous a-t-elle ouvert des pistes de travail avec les acteurs ?
Complètement. Cela m’a beaucoup enrichie. Je me suis rendue compte qu’il y avait plein de figures de femmes, cela m’a ouvert un champ, sur le texte également. Le pari était osé au départ. Cela a été tout un cheminement.

 

Que diraient ces créatures de music-hall alors ?
Elles diraient les mots de Barker évidemment ! Même si ça a été compliqué, car Barker se situe aux antipodes selon lui du divertissement, et donc du music-hall. Pourtant, j’avais cette intuition très forte en moi que ces deux visions du monde et de l’art pouvaient révéler les enjeux de l’une et de l’autre. Ces deux visions se frottent et donnent une force au propos. Le music-hall permet de faire entendre les mots de Barker à un endroit tandis que Barker saisit le music-hall à un endroit vif, cinglant, tragique. Barker, c’est le poète et dramaturge de la théorie de la catastrophe.

 

La théorie de la catastrophe ?
A l’inverse d’Aristote, qui met la catastrophe à la fin des pièces comme une bascule, Barker la place d’entrée de jeu. Il plonge ses personnages dans un état catastrophique qui fait qu’ils sont dans l’excès. Ils réagissent de façon viscérale car leur vie ou leur santé mentale sont en jeu. Il se rapproche beaucoup d’Artaud et de Bataille, en parlant beaucoup de désir, de sexe, de mort, de pouvoir… C’est un auteur de l’excès, tout comme la créature de music-hall est dans l’excès.

 

Cet excès, qui passe dans le music-hall par la transformation, est-ce pour vous une métaphore du passage à l’âge adulte ?
Exactement, je relisais Bruno Bettelheim qui dit que le conte se place toujours à l’endroit du héros, souvent un enfant, qui voit avec ses yeux. Quand on imagine un enfant regarder la sexualité adulte, il y a quelque chose qui peut paraître monstrueux et décadent. Je me suis dit que l’univers de ces créatures pouvait renvoyer à l’imaginaire d’un être en construction qui regarderait la sexualité comme une chose monstrueuse.

 

Barker parle de la beauté comme « le nécessaire résultat d’une souffrance ». De quelle beauté parle-t-il selon vous ?
Il est difficile de définir Barker car il fait tout pour qu’on ne le saisisse pas, il est toujours dans la polysémie et il dit de lui-même qu’il est un multiplicateur de vérités. Poser des mots sur lui ne ferait que réduire le champ. C’est une beauté sauvage, tragique, qui n’a rien à voir avec une beauté plastique, même si Barker est aussi un esthète. Il est pour moi le corset qui sert de tuteur à la rondeur et à l’excès du music-hall. Ce n’est pas une beauté crasse et outrancière comme elle peut parfois l’être dans le music-hall, chez Barker, il y a toujours de la classe. C’est ce qui est intéressant : faire se frotter la crasse et la classe.

 

Vous abordez la question du genre…
C’est ce qui m’intéresse dans le music-hall : qu’est-ce qui fait que je suis homme ou femme, que je performe la masculinité ou la féminité. J’ai fait venir un artiste transformiste, « Féenomène », qui au départ était chippendale, puis a eu un jour envie d’explorer sa part de féminité et est devenu transformiste. Il est venu nous parler de son expérience et nous montrer un bout de son show. Cela m’intéresse par rapport aux figures du roi et de la reine qui sont des figures très sociales, ils ont chacun un rôle de façade à jouer et il y a ça dans le music-hall, le sourire… Les danseuses au Lido marchent en crabe, comme si elles étaient plates. Il y a le corps privé et le corps public, et la créature de music-hall a d’après moi un corps public qui peut s’apparenter à celui de la cour.

 

Est-il nécessaire de décloisonner les genres selon vous ?
D’après moi, il est en tout cas nécessaire de se poser la question de pourquoi l’on est homme ou femme et de ce qu’on met en jeu comme processus pour le devenir. Les figures masculines dans le music-hall sont hyper troubles par exemple. Des hommes peuvent jouer la masculinité en ayant des longs cils et des talons. L’invention ouvre un champ d’investigation et de fantaisie. Un corps homme, un corps femme, un corps mi-femme mi-homme… On se rend compte que c’est un jeu, de « faire la femme ».

 

Qu’en est-il des personnages masculins dans la pièce ?
J’ai travaillé sur la figure du chippendale avec un des acteurs qui joue la figure du bûcheron. Je m’intéressais au corps de la masculinité chippendale. Le roi est maquillé façon music-hall en assumant pleinement sa virilité. La vieille dame ainsi que toutes les servantes sont jouées par des hommes.

 

Y a-t-il une morale ?
Le roi fait périr la reine, comme dans le conte des frères Grimm. Dans la pièce de Barker, c’est parce qu’elle est tombée enceinte du prince, le futur époux de Blanche-Neige. Le roi dit : « Vous avez lié ignoblement les cordes de la dynastie, si seulement vous aviez dit que c’était un garde-forestier. » A partir de là, il y a un renversement des valeurs et elle doit mourir. Une des lectures pourraient être qu’elle est punie parce qu’elle a péché. Or, cette lecture ne m’intéresse pas car la reine sait qu’en agissant ainsi elle va vers la mort. J’essaie de montrer une avancée : la reine sait qu’elle va mourir et elle y va pour que naisse Blanche-Neige. C’est d’après moi une mort sacrificielle plutôt qu’expiatoire. C’est elle qui accède au sacrifice en pleine conscience. Elle meurt dans le sang en faisant une fausse couche avec Blanche-Neige pour ainsi dire à son chevet. Comme dans le conte de Grimm, qui démarre avec la mère biologique de Blanche-Neige qui se pique le doigt et trois gouttes de son sang qui tombent dans la neige. C’est de là qu’elle dit souhaiter avoir un enfant qui ait les cheveux noirs comme le bois de ce cadre, la bouche rouge comme ce sang et la peau blanche comme la neige. Grâce à la mort de la reine, Blanche-Neige va pouvoir vivre.

 

Quelle est la résonance moderne de cette histoire ?
Tout est moderne dans cette histoire ! Elle parle de la féminité, de la charge sociale de procréer. Qu’est-ce qu’une femme qui ne peut pas avoir d’enfant ? Nous en avons beaucoup discuté avec les femmes dans le groupe. Comment est regardée aujourd’hui une femme qui ne peut pas avoir d’enfants ? La société renvoie des choses très violentes.

 

Est-ce que c’est une pièce féministe ?
On dit souvent que Barker peut être misogyne, je trouve au contraire qu’il fait un portrait de femme puissante et libre, je ne sais pas si ça veut dire qu’il est féministe.

 

Blanche-Neige aussi ?
On ne sait pas comment elle va finir, il faudrait écrire la suite pour savoir comment elle évolue.

 

Propos recueillis par Barbara Chossis

 

Le Cas Blanche-Neige par la Cie la Criatura : du 21 au 23/04 au Théâtre Joliette-Minoterie (Place Henri Verneuil, 2e).
Rens. : 04 91 90 74 28 / www.theatrejoliette.fr

Pour en (sa)voir plus : www.lacriatura.fr