Mondes parallèles

Vidéos de Mathilde Lavenne et Arash Nassiri

Chroniques déploie sa programmation dans divers lieux de Marseille et Aix-en-Provence, pour un voyage dans un monde en régime numérique, et explorer les nouveaux enjeux politiques, socio-culturels et artistiques face à la technicisation de nos sociétés. Le Frac s’associe à cette programmation en accueillant du 9 novembre 2018 au 06 janvier 2019 les créations de Mathilde Lavenne, TROPICS, et d’Arash Nassiri, Darwin Darwah. Des tentatives de s’extraire de la gravité terrestre aux poésies cosmiques, deux expériences artistiques en suspension.

Darwin Darwah, un film d’Arash Nassiri. Jouant sur la parenté phonique entre le « darwinisme », cette théorie faisant de la « sélection naturelle » l’agent de l’évolution biologique des espèces, et le « darwah », expression populaire signifiant « chaos » en langue arabe, le projet d’installation Darwin Darwah questionne notre savoir et nos croyances quant à l’origine et la trajectoire temporelle des civilisations. Le film revient sur les narrations complotistes diffusées en masse sur Internet sous la forme d’articles Wikipedia ou de documentaires Youtube, remettant en cause l’Histoire telle que nous l’avons apprise ou telle que nous la vivons. Dans Darwin Darwah, les collections historiques des musées, scannées en 3D par l’emploi de la photogrammétrie, sont associées aux narrations complotistes qui animent l’ère digitale. Un fossile du Musée de Paléontologie et d’Histoire Naturelle vient par exemple défendre des thèses créationnistes, tandis qu’un sarcophage issu de la collection égyptienne du Louvre affirme détenir les connaissances propres aux technologies extra-terrestres. Au lieu de promouvoir la connaissance du monde et de “notre Histoire”, telle qu’ils peuvent le faire au sein des musées, ils viennent ainsi propager la désinformation.

Tropics, un film de Mathilde Lavenne L’œuvre de Mathilde Lavenne, Tropics, 2018, dessine une orbite autour d’une exploitation agricole mexicaine, en confrontant les nouvelles technologies numériques au savoir empirique de peuples fossiles. Les paysages et les personnages sont stratifiés par la captation numérique d’un scanner FARO habituellement utilisé en architecture. « Puis de la myriade de points ainsi obtenus, elle nous restitue un paysage en trois dimensions. Mathilde Lavenne obtient grâce à ce procédé une superposition de couches qui donne à sa progression dans ces allées de bananiers l’allure d’une traversée des apparences, au sens le plus littéral. » (Gilles A. Tiberghien) Des voix éparses semblent raviver et troubler la mémoire du lieu en exprimant leurs histoires secrètes et leurs relations avec les fantômes d’un temps passé. « Les sagesses amérindiennes portaient au cœur de leur religion la connaissance des règles du cosmos afin de trouver leur place dans l’univers. Et cette sagesse était indissociable de la connaissance de l’agriculture (règles de la nature, calendriers lunaires, cultes des saisons...) La magie mexicaine opère à mon sens dans cette force vitale naturelle que l’humain a toujours cherché à observer. » écrit Mathilde Lavenne. Cette conception du monde confrontée à une technologie avancée fait paradoxalement émerger une matière visuelle qui prend la forme de constellations rappelant un lien au cosmos, mais aussi à une forme d’essence mathématique commune à toute chose. Au rythme d’une pulsation sonore résonnant dans un espace sans fin ni gravité, le film tente de figer le temps, les hommes et dévoile le spectre d’un paradis perdu.


FRAC PACA
Du 8 janv. au 24 févr. : mar, mer, sam 12h-19h - jeu 18h- et 12h-19h - ven 12h-19h et 12h-22h - dim 14h-18h Mar-sam 11h-18h + dim 14h-18h
2,50/5 € (gratuit le dimanche)
http://chronique-s.org/
20 boulevard de Dunkerque
13002 Marseille
04 91 91 27 55

Article paru le mercredi 28 novembre 2018 dans Ventilo n° 419

Chroniques. Biennale des imaginaires numériques

Programmation virale

 

Chroniques - la biennale des imaginaires numériques propose un parcours d’une dizaine d’expositions entre Marseille et Aix-en-Provence. Destination Lévitations : décollage imminent !

 

Cinquante nuances de guerres

L’exposition Supervisions, des tentatives d’envol au regard vertical à la Friche la Belle de Mai rassemble les travaux d’une quinzaine d’artistes, français et internationaux. Vidéos, installations, sculptures, photos ou œuvres interactives, les pratiques sont diverses mais une question commune est présente dans cette multiplicité d’œuvres : quelle place jouent les nouvelles technologies à l’ère militaire contemporaine ? Un tapis de prière auquel on a accroché des drones aux quatre angles devient un tapis volant, et nous interroge sur les guerres de religion (Moussa Sarr). Un monument à ces mêmes drones, armes qui seraient tombées au cours de conflits, renverse notre relation à la mémoire des guerres (Iocose). L’installation anticipatrice d’Alain Josseau nous projette dans un monde où il n’y aurait plus d’humains et où les machines ne sauraient plus que faire la guerre et présenter le journal télé. Des guerres parfois absurdes, comme en témoigne le film de Victoire Thierrée, Birds of Prey, qui documente une base aérienne militaire forcée de dresser des faucons à chasser les plus petits oiseaux afin qu’ils ne risquent pas de créer des accidents en nichant dans les réacteurs des avions de chasse. On perçoit parfois subtilement la violence invisible, comme dans la toile de Jean-Benoît Lallemant, laissée vierge de toute peinture, mais qui active des mini-pressions sur la surface du tableau ; ces mouvements symbolisant les frappes qui ont eu lieu pendant une année de conflit au Yémen. Le vacarme des hélices, des hélicos, des armes de guerre s’apaise avec quelques propositions plus douces, comme un système solaire lumineux et cinétique (Cinzia C.), un coucher de soleil sur mars (Félicie d’Estienne d’Orves & Eliane Radigue).

> Supervisions, des tentatives d’envol au regard vertical : jusqu’au 16/12 à la Friche La Belle de Mai (41 rue Jobin, 3e). Rens. : www.lafriche.org

 

Usez les pavés !

Dans l’exposition Paysages inversés, quand le ciel devient sol, Aux inversions de valeurs, au Gallifet Art Center, il est question de politique, de tornades, de révoltes, mais aussi d’utopies. Lorsqu’on franchit la porte de l’ancien hôtel particulier aixois transformé en centre d’art, on nous propose de visiter l’exposition avec un objet étrange : une sorte de miroir que l’on mettrait sous nos yeux afin de voir ce qu’il se passe au-dessus de notre regard. Tout notre monde est retourné par cette Expérience sensible, proposition de Ief Spincemaille ; on découvre un autre point de vue sur l’exposition et les œuvres qui la composent, mais aussi sur l’architecture ou les espaces de l’hôtel. Un monde sens dessus dessous, c’est aussi la sensation que la tornade fictive d’Hugo Deverchère procure : l’artiste invente un dispositif pour recréer ce phénomène météorologique à petite échelle. La pièce suivante est composée de pas moins de dix mille cubes de cartons, réalisés à partir d’une vue de Google Street View de la Place de la Bastille. Ces formes symbolisent les cyberattaques tout en renvoyant au passé révolutionnaire de la place, en rappelant les pavés. Outils de luttes populaires que l’on retrouve, cette fois-ci scannés et recomposés virtuellement, dans la dernière pièce de l’exposition, pour une installation en réalité virtuelle proposée par Florian Schönerstedt. La pièce d’Émilie Brout et Maxime Marion est composée d’un tissu représentant un ciel couleur crépuscule, suspendu et en mouvement grâce à l’air produit par les hélices des drones, une contradiction entre poésie et violence.

> Paysages inversés, quand le ciel devient sol, Aux inversions de valeurs : jusqu’au 9/12 à l’Hôtel de Gallifet (Aix-en-Provence). Rens. : www.hoteldegallifet.com

 

Espace intersidéral

On décolle donc les pieds du sol, et le voyage continue avec les installations à la galerie de l’Office de Tourisme d’Aix. Trois artistes occupent l’espace. Dans la première salle, c’est une un récit intime en réalité virtuelle très émouvant qui nous fait voyager dans les souvenirs d’une petite fille et d’une amitié disparue (Christophe Monchalin). L’installation cinétique de Maxime Damecour propose quant à elle une expérience visuelle étonnante autour d’une bande métallique, une illusion d’optique en fait conçue à partir de logiciels et d’un mouvement invisible. Enfin, Yoann Ximenes nous transporte au centre d’un système solaire sonore et lumineux, le mouvement des planètes sur le plafond devient presque onirique.

> Christophe Monchalin + Maxime Damecour + Yoann Ximenes : jusqu’au 15/12 à l’Office de Toursime d’Aix-en-Provence. Rens. : www.aixenprovencetourism.com/

 

Éco-systèmes

L’espace du 3bisF est investi par un duo d’artistes : Hugo Deverchère et Elsa Di Venosa. Dans un espace redécoupé spécialement pour l’exposition, on découvre à la fois les plans de Biosphère 2 — un centre de recherche sur la colonisation spatiale créé en Arizona, qui s’est attaché à recréer des écosystèmes afin de pouvoir les implanter dans d’autres planètes —, mais aussi une vidéo en direct d’une autre exposition de l’artiste à Tourcoing, des amas de sable, des images projetées, des voix qui machinalement semblent dire un texte. On comprend ensuite que tous ces éléments apparemment séparés sont en fait inextricablement liés. Ce récit est un texte auto-généré, composé de fragments d’archives de Biosphère 2 et, aléatoirement, à partir des mouvements de l’écosystème proposé dans l’exposition de Tourcoing, écosystème lui-même créé à partir de la recherche que les artistes avaient réalisée à Biosphère 2. Vous suivez ? > Hugo Deverchère et Elsa Di Venosa – The Crystal and the Blind : jusqu’au 15/12 au 3bisF (Aix-en-Provence). Rens. : www.3bisf.com/  

Vidéos de sousveillance

Au FRAC PACA, ce sont deux films que l’on peut découvrir au plateau multimédia. Les techniques utilisées par les artistes pour réaliser leurs vidéos s’avèrent très différentes mais tout aussi poétiques. Mathilde Lavenne semble avoir composé un récit en mouvement de milliards de petits points qui animent des histoires de famille. Dans la vidéo de Arash Nassiri, c’est une petite boule volante que l’on suit dans un souterrain, dans les décombres d’une civilisation passée. Deux invitations au voyage dans les limbes de la mémoire et les recoins du passé.

> Mathilde Lavenne et Arash Nassiri - Mondes parallèles : jusqu’au 6/01 au FRAC PACA (20 boulevard de Dunkerque, 2e). Rens. : www.fracpaca.org/

 

Ô Passant, suspends ton cours !

Un parcours d’installation dans l’espace public est aussi proposé dans les deux villes. L’occasion de découvrir des œuvres parfois en interaction avec des espaces urbains. À Aix-en-Provence, c’est le cas dans la Chapelle de la Visitation, où Guillaume Cousin installe une machine monumentale qui emplit l’architecture religieuse de ronds de fumées dignes d’Alice au Pays des Merveilles. Sur l’esplanade de la Rotonde, deux grands écrans lumineux invitent le passant à venir interagir avec lui et modifier son apparence. Dans le cadre de Noël à Marseille, ce sont trois nouvelles propositions à découvrir dans les rues à partir du 30 novembre. Le collectif Tom&lien Dekyvere projette une composition lumineuse sur la façade de l’Opéra, qui varie au gré du son capté sur la place. L’installation interactive Chevalvert présente un univers lumineux qui se crée et change de forme, sur fond sonore, au rythme des mouvements de mains des passants, et Squidsoup propose une déambulation immersive au Vieux-Port, dans un océan de lumière LED.   Chroniques clôturera comme il se doit cette première édition de sa biennale des imaginaires numériques. Ambiance festive, lumineuse, électronique et expérimentale pour la soirée de clôture qui aura lieu le 15 décembre au Cabaret Aléatoire, en partenariat avec le festival Reevox-NH.  

Mathilde Ayoub

 

Chroniques. Biennale des imaginaires numériques : jusqu’au 15/12 à Aix-en-Provence et Marseille.

Rens. : http://chronique-s.org/