Je crois que j’ai marché sur la lune de Sofi Urbani

Souvenirs from the Future à la Galerie du 5e

Imparfait du futur

 

Vidéochroniques s’installe à la Galerie du 5e pour nous proposer un voyage dans un futur antérieur, où les images surannées d’un bonheur technologique promettaient une société sans couac mais dont l’asepsie ne faisait pas rêver…

 

« Dans le temps, même le futur était mieux. » Karl Valentin

Que reste-t-il aujourd’hui des images décrites par Huxley, Ballard et Orwell dans leurs œuvres ? Comment ces vieilles visions du futur ont-elles influencé leur avenir, c’est-à-dire notre présent ? En avons-nous gardé des formes, des théories, des concepts, des modèles ? L’exposition Souvenirs from the Future interroge ces anciennes images de demain utilisées par les plasticiens d’aujourd’hui, soit parce que leurs esthétiques rétro nous séduisent maintenant, soit parce qu’elles dénonçaient les écueils d’une utopie technologique comme une impasse sociétale. La littérature et le cinéma d’anticipation décrivaient des mondes désindividualisés, des univers peuplés d’êtres humains uniformes à la pensée tout aussi uniforme, tels qu’ils sont mis en scène par George Lucas dans THX 1138 en 1971. Voilà ce qu’un monde dans lequel l’expression artistique, la pensée individuelle, la satire et la caricature n’auraient plus le droit de citer nous promet comme avenir…

Edouard Monnet, directeur de Vidéochroniques depuis 1999, instigue dans ses expositions la volonté sous-jacente d’une élévation philosophique et politique du spectateur. On retrouve aux Galeries Lafayette les artistes soutenus par la galerie, comme Sofi Urbani, Ian Simms, Francesco Finizio, ainsi que Jean-Loup Faurat, un jeune artiste sorti depuis peu de l’école d’art de Toulon, dont l’installation sonore et visuelle rejoue le code musical utilisé par des scientifiques pour communiquer avec les extraterrestres dans Rencontre du troisième type. Jean-Loup Faurat transforme les notes en un langage formel et chromatique projeté sur le mur. Equivalences synesthésiques entre les sons et les images, obtenues grâce à deux modules de synthétiseurs branchés sur les entrées vidéo de deux projecteurs. Les formes sont aléatoires, déconstruites et sinusoïdales côté humain, construites et géométriques côté Alien. A partir d’une œuvre multimédia, l’artiste rejoue l’histoire de la peinture moderne occidentale abstraite géométrique ou déliée et lyrique. Mais l’utilisation d’une technologie désuète nous ramène à l’idée d’une modernité qui voyait en ce progrès technologique l’assurance d’un monde meilleur, d’un monde parfait. C’est avec cette même sensation amère que l’on découvre la vidéo de Francesco Finizio Vision Quest, 2012, dans laquelle nous suivons les échanges informatiques entre deux personnages. Humanoïdes de polystyrène réduits à un minimum de désirs et de satisfactions, tournant principalement autour d’une carte de crédit et d’une pizza. Nous y sommes, Francesco Finizio crée les conditions d’une dystopie irréversible où l’intelligence et les désirs de ces post-humains semblent aussi atrophiés que leurs membres, inutiles dans ce monde de rien, et donc disparus…
La télécratie contre la démocratie (1)La télécratie contre la démocratie, Bernard Stiegler, éditions Flammarion, 2006.. Les trois photographies de Sofi Urbani offrent, quant à elles, une image aux thèses de Bernard Stiegler et de sa guerre engagée contre l’omnipotence de la télévision : trois canons à électrons, comme des armes érigées dans des photos bling-bling, à l’image d’une télé paillettes sans parti pris éducatif. Les canons s’assimilent à des building new-yorkais, ou à des armes de destruction massive anéantissant toute tentative de transindividuation. Stiegler accuse la télévision de tuer les relations transgénérationnelles et, pire, de liguer enfants contre parents, d’empêcher toute forme d’échange et de transmission, de mémoire et donc d’histoire. Même incapacité au dialogue et à l’expérience commune devant l’installation de Francesco Finizio : Vision Center montre une dizaine de chaises disposées savamment et à distance optimum devant des écrans qui ne s’animeront pas. Ces différents objets rectangulaires (plateau, barquette alimentaire, tapis) font office d’écrans. La forme suffit à suggérer un contenu dont l’appauvrissement intellectuel et télévisuel demeure le même. L’installation évoque aussi bien les salles de shoot que ces cafés où des être humains payent pour passer trente minutes de bonheur à caresser des chats, apothéose occidentale d’une absurde incapacité à être ensemble.
L’œuvre de Ian Simms, conçue comme un refuge, est donc bienvenue. Imaginée par l’artiste comme « un îlot producteur d’une expérience de la connaissance », Les espaces autres : passages fait à la fois référence à J.G. Ballard et à Walter Benjamin et ses images de la modernité. L’artiste y superpose images sur images. Certaines font sens, d’autres sont plus évocatrices. On y croise le portrait de Baudelaire (« Le génie de Baudelaire, qui trouve sa nourriture dans la mélancolie, est un génie allégorique. Pour la première fois chez Baudelaire, Paris devient objet de poésie lyrique (2)Paris, capitale du xixe siècle – le livre des passages, Walter Benjamin, traduit par Jean Lacoste d’après l’édition originale de 1935, éditions du Cerf, 1989. »), un plan des passages parisiens, deux références explicites à Paris, capitale du xixe siècle – le livre des passages (2), et des images d’archives sous caisson lumineux, superposées à un papier peint, dont les motifs ressemblent aux couvertures sexy des romans d’espionnage S.A.S. Des femmes à poil avec de gros fusils jalonnent l’intérieur de ce havre d’esprit. Proches de l’esthétique de Jean-Luc Godard ou d’Elfriede Jelinek, les images soumises à un savant jeu de montage s’accolent et forment le rébus du propos de Ian Simms, peut-être le portrait d’un monde sans règle et sans ordre, souvent décrit dans les scénarii de Ballard.
« Chaque époque rêve la suivante », disait Michelet, et d’autres pensent que c’était mieux avant. L’exposition de Vidéochroniques ne permet pas de répondre à cette question, mais elle résonne avec les récents propos de Pierre Rabhi, déplorant le manque d’intelligence des hommes malgré leurs incroyables capacités techniques…

Céline Ghisleri

 

Souvenirs from the Future : jusqu’au 18/04 à la Galerie du 5e (5e étage des Galeries Lafayette, rue Saint-Ferréol, 1er). Rens : www.marseilleexpos.com

 

Notes   [ + ]

1. La télécratie contre la démocratie, Bernard Stiegler, éditions Flammarion, 2006.
2. Paris, capitale du xixe siècle – le livre des passages, Walter Benjamin, traduit par Jean Lacoste d’après l’édition originale de 1935, éditions du Cerf, 1989.