Occupation 13 organisée à la Criée

Les occupations de lieux culturels

Du pain sur les planches

 

Depuis plus d’un mois maintenant, professionnels du spectacle et artistes occupent une centaine de lieux dans tout l’hexagone pour protester contre la précarisation grandissante de la culture, mais aussi — et surtout — contre la réforme de l’assurance chômage. Récit en trois actes de ce mouvement résolument social qui, à Marseille, prend corps au ZEF, à la Criée et au FRAC PACA.

 

 

Les lieux n’ont pas été choisis au hasard. Occuper une Scène nationale, un Centre dramatique national ou un Fonds régional d’art contemporain, c’est s’adresser directement au ministère de la Culture, qui les reconnaît, les labellise et les subventionne.

Pour autant, les participants à cette mobilisation ne visent pas seulement (le fantôme de) Roselyne Bachelot, mais aussi Élisabeth Borne, l’actuelle ministre du Travail. Car leurs revendications dépassent de loin la simple question initiale de la réouverture des lieux culturels. « Ça ne peut pas se faire sans une revalorisation des droits qui soit pensée », affirme la comédienne Géraldine Baldini, occupante du ZEF.

D’où les autres exigences du mouvement : la reconduction de l’année blanche pour les intermittents du spectacle, en grande partie empêchés de travailler et dont les caisses sociales se réduisent à peau de chagrin faute de cotisations ; un plan de relance de la culture à la hauteur du soutien apporté au monde économique ; et ce qui est devenu la principale doléance de la mobilisation : l’abrogation de la réforme de l’assurance chômage, qui doit entrer en vigueur le 1er juillet. Entérinée par décret, elle prévoit, entre autres, un nouveau mode de calcul du salaire journalier de référence (SJR) qui impacterait lourdement près d’1,15 million de demandeurs d’emploi (1), mais aussi un durcissement de l’ouverture des droits. Autant dire un pas de plus vers une société ultra libérale dont même les États-Unis ne veulent plus.

 

 

Acte 1 : « Enfourchons le Merlan »

Mardi, 15h30 : fin d’AG pour les occupants du ZEF. Dans le cercle d’une petite vingtaine de personnes qui a pris place à l’étage, devant la bibliothèque du Merlan, les questions fusent : qui représentons-nous ? Comment se faire entendre par tous ? Que faire à la réouverture des lieux ?

Les échanges s’avèrent relativement tendus ; la fatigue, pour ne pas dire un certain découragement, se lit sur les visages des participants. Comment pourrait-il en être autrement ? Cela fait plus d’un mois qu’ils se relaient, jour après jour, nuit après nuit, pour « occuper » la Scène nationale de Marseille.

Et d’occupations, ces travailleurs de la culture n’en manquent pas : groupes de parole, préparations des actions futures, ateliers participatifs et citoyens… Celui proposé cet après-midi, intitulé « Du ruissellement à l’irrigation par la racine », n’a, malgré sa singulière appellation, rien de poétique. Il s’agit de réfléchir à un nouveau modèle économique pour la culture, domaine qui, hélas, n’échappe pas à la « théorie du ruissellement » chère au président de la République (sans qu’il ait jamais pu en prouver la réalité).

Le mouvement, qui concerne désormais 102 lieux dans toute la France, fait face à un silence assourdissant de la part du gouvernement. « On pensait que le fait d’occuper cent lieux aurait plus de retentissement. Mais ils font comme si ça n’existait pas, et ce n’est absolument pas relayé par les médias mainstream, regrette Wilma Levy, metteuse en scène, comédienne et déléguée régionale du SYNAVI (Syndicat national des arts vivants). Ce qui nous manque, ce sont les techniciens de l’audiovisuel, qui pourraient nous aider à être entendus, en nous laissant entrer dans un studio radio ou télé… Et puis les acteurs connus, qui s’étaient exprimés pendant les premiers confinements, sont moins concernés par les droits sociaux que par la réouverture des lieux et ne prennent plus la parole. Corinne Masiero est la seule à avoir fait quelque chose, et on a parlé d’elle pendant trois jours pour dire qu’elle était vulgaire, mais rien d’autre ! Ça a parlé, mais les revendications n’ont pas été entendues. »

Malgré la lassitude, voire la colère de ses participants, la mobilisation ne faiblit pourtant pas. « Ça fédère énormément, même si physiquement, ça ne se voit pas tout le temps, confirme Géraldine Baldini. On fait trois AG par semaine, sans compter les AG communes (avec la Criée et le FRAC, ndlr), les visio avec les autres lieux occupés, les rassemblements nationaux… »

Il ne faut pas sous-estimer la force du collectif, sa puissance galvanisante. Et ici, on est ensemble, on essaie de « construire de la pensée pour aller au-delà des revendications, être force de proposition », ajoute Wilma.

 

 

Acte 2 : « Occupation 13 organisée »

« Ceci est un naufrage culturel ! »

Devant la Criée, sur le fronton de laquelle flotte une banderole « Occupation 13 organisée » en forme de clin d’œil à Jul, ils sont moins d’une dizaine à littéralement braver les éléments pour une petite performance dans laquelle le mistral joue les guest stars.

En face, téléphones et appareils photo en main, ils sont autant à essayer d’immortaliser ce moment.

Simulant un radeau à l’aide d’un tapis trop petit pour tous les accueillir, les jeunes comédiens tentent un périlleux sauvetage de la Culture, tombée à l’eau. « On rame ! », s’exclament-ils entre deux imitations de cris de mouette.

Sur leurs pancartes, les slogans jouent avec le répertoire théâtral français : « La ministre malgré elle », « Juste la fin du monde d’après », « Fin de partie »…

Quand le vent se déchaîne, les rires de leurs amis occupants répondent à leurs cris. Mais le mistral n’aura pas eu raison que de leur frêle esquif métaphorique ; il n’y a plus de passants. Fin de la scène.

À l’intérieur du Centre dramatique national, ils sont entre vingt et trente à investir le grand hall. Beaucoup sont étudiants de l’ERACM (École régionale des acteurs de Cannes et Marseille), mais il y aussi bon nombre de jeunes travailleurs, histoire d’affirmer « qu’il s’agit bien d’une occupation et pas d’une résidence d’artistes », insiste Roxane Isnard, comédienne, intermittente depuis sept ans.

Comme ses aînées du ZEF, elle insiste sur le travail d’éducation populaire que les occupants ont à cœur de mettre au centre de la mobilisation, via des ateliers portant sur des sujets sociaux ou sociétaux, ou tout simplement en allant à la rencontre des gens à l’extérieur : « On a commencé à faire du tractage pour expliquer aux gens ce qu’est l’assurance chômage. Et si énormément de gens sont concernés, très peu sont au courant de ce qui se passe. Ce qui est évidemment le but du gouvernement : quand on ne sait pas contre quoi se battre, on ne se bat pas. On a l’espoir de redonner aux gens les moyens d’agir en tant que citoyens, de décider de la manière dont on vit. »
Ici, on s’empare ainsi de l’histoire pour penser l’avenir : « C’est important de savoir d’où viennent nos droits, comment certaines exceptions françaises ont le mérite d’exister et comment aujourd’hui elles sont en train d’être effacées pour de bon. » En plus des revendications communes, ils demandent ainsi des mesures d’urgence face à la détresse financière et psychologique des étudiants et de la jeunesse, ainsi que l’abandon de la proposition de loi « Sécurité globale ».

Quelle que soit l’issue du mouvement, dans cette fabrique d’utopie qu’est devenu le hall de la Criée, la jeunesse mobilisée n’aura pas tout perdu : « Ça aura eu le mérite de donner quelques outils à certaines personnes pour apprendre à s’unir, à s’organiser, à connaître leurs droits… », conclut Roxane.

 

 

Acte 3 : Où l’on joue collectif

À la Joliette, une autre aventure collective se joue. Et c’est une première en France : l’occupation d’un lieu d’art contemporain, le Fonds régional d’art contemporain Provence-Alpes-Côte d’Azur (FRAC PACA).

À l’initiative de quelques étudiants de l’École d’art d’Aix, artistes confirmés ou en devenir s’y retrouvent les mercredis et vendredis après-midi, dans une dynamique de rassemblement qui vient contredire le « chacun pour soi » inhérent à l’univers impitoyable de l’art contemporain.

Ils investissent également le parvis du lieu chaque samedi dans une forme d’agora publique ponctuée de performances artistiques qui, à la manière du théâtre forum, servent de point de départ à un débat collectif.

S’ils rejoignent le mouvement des travailleurs du spectacle sur de nombreuses questions, à commencer par les luttes sociales, les artistes visuels et plasticiens font face à des problématiques bien particulières. Comme le souligne Élodie Rouge, l’une des étudiantes à l’origine de la mobilisation, « on n’a pas les mêmes pratiques, ni les mêmes circuits, ni les mêmes droits. »

Il s’agit donc ici de valoriser les diplômes et le travail artistique en tant que tel : « On a des diplômes qui valent pas un clou, alors qu’on a fait un master comme les autres. Et on n’a pas de statut ; seuls 2 % des artistes vivent de leur art. Le reste, c’est une économie parallèle, avec bien souvent des petits jobs alimentaires, voire de l’auto-entreprenariat, sans sécurité d’emploi, sans vacances, sans chômage. »

Pour les artistes visuels, « invisibilisés, individualisés », il y a donc urgence à se fédérer, seule manière de se faire entendre et, potentiellement, d’acquérir un véritable statut et les droits qui vont avec.

Après deux semaines de mobilisation, le mouvement semble prendre de l’ampleur. Récemment, les écoles des Beaux-Arts françaises se sont ainsi retrouvées en visio-conférence : « Il y avait quasiment toutes les écoles, derrière cinquante-sept écrans ! », s’enthousiasme Élodie.

Gageons qu’il ne s’agit là que d’un début. Les artistes ne manqueront sans doute pas d’idées pour imaginer la suite.

 

Cynthia Cucchi

 

 

Pour en (sa)voir plus : https://www.facebook.com/enfourchonslemerlan / https://www.facebook.com/occupations.sud

Cagnottes de soutien :

 

 

Notes
  1. Selon une étude d’impact de l’Unédic parue le 7 avril(())