Jardin de La gare franche © Vincent Beaume

Le Merlan frétille

Établi au début des années 80 dans les quartiers en périphérie, le Théâtre du Merlan obtient une labellisation en tant que scène nationale en 1992, et se voit donc confier la mission de service public d’être un lieu de production et de diffusion de la création contemporaine dans toutes les disciplines du spectacle vivant. Depuis quatre ans, la pétillante Francesca Poloniato a pris les commandes d’un navire alors dans la tourmente pour l’emmener vers des eaux plus sereines mais tout aussi aventureuses.

 

Francesca Polionato © Christopher Marc

C’est d’un parcours totalement atypique dont nous parle Francesca : née en Italie, arrivée en pays nantais à l’âge de six ans, issue d’une famille ouvrière qui ne parle pas le français et qui ne connaît de la culture que l’émission télé Au théâtre ce soir, elle s’oriente d’abord vers l’éducation spécialisée, dans laquelle elle exerce pendant dix-sept ans au contact d’autistes, de jeunes femmes en foyer… Mais elle a déjà le goût du spectacle, qu’« une bande de profs » lui a transmis au collège, lui ouvrant les yeux sur ce qui deviendra sa passion.

Sa rencontre avec le chorégraphe Claude Brumachon s’avère décisive : elle décide alors de concilier les deux mondes (et y réussit !), en créant ses propres passerelles et en développant des projets avec ceux qu’elle accompagne et des artistes, et ce pendant une dizaine d’années, jusqu’à ce que Brumachon l’embarque totalement dans son Centre Chorégraphique National, puis au Ballet de Lorraine. Après une expérience à Besançon où elle doit, sous l’égide d’Anne Tanguy, faire fusionner un théâtre en centre ville et un équipement en banlieue, elle ressent le besoin d’un projet plus personnel, et se lance dans l’aventure du Merlan, en proposant à Marseille son projet : Au fil de l’autre, bâti sur « la présence, l’ouverture et le partage ».

Grâce à l’équipe en place, qu’elle remercie tout au long de notre entrevue pour son « expertise du territoire », elle réussit en quatre petite années à améliorer le regard posé par les institutions sur le Merlan, alors qu’il était autrefois parmi les plus déshéritées des scènes nationales de France, à accroître la fréquentation publique et à modifier les fondements de la programmation et du projet. Aujourd’hui, ce sont dix artistes, issus de diverses disciplines, qu’elle réunit en une Bande (en hommage à la bande de profs qui lui avait fait découvrir le théâtre), à qui elle demande une présence régulière et physique au théâtre, et ce pendant trois ans(1)Édith Amsellem, Baptiste Amann, Raphaëlle Delaunay, Yohanne Lamoulère, Alexis Moati, Ilaria Turba et Collectif La Palmera. En parallèle, elle crée une Ruche, qui accompagne deux à trois artistes en émergence (2)Romain Bertet et Sébastien Ly. En dehors de ce protocole qui permet de tisser une nouvelle confiance et un rapport de proximité évident avec le public, elle choisit des artistes qui font du contexte et des personnes qui habitent sur le territoire l’axe de leurs créations, sans les en dissocier. Finis les ateliers one shot, place à l’action culturelle au long cours, dans sa plus noble exigence ! Les résultats ne se font pas attendre, et grâce au renforcement de sa politique tarifaire (dont la Carte Famille qui propose trois spectacles pour 15 euros), ce sont désormais des jeunes du quartier, les mamans, les femmes, les hommes qui viennent… et reviennent, spontanément et en dehors de tout groupe, pour leur propre plaisir ! Et hop, encore un défi relevé, celui de la démocratie culturelle, pas le moindre des paris à voir les salles parfois très endogames du centre-ville…

Galvanisée par cette première réussite, où l’on voit à chaque proposition — et il y en a une soixantaine par an ! — un public très hétéroclite et heureusement mixte, la capitana aux cheveux de feu n’allait pas en rester là.

En 2017, peu après à la mort de son fondateur Znorko, la Gare Franche, petit lieu de théâtre et de tout, implanté à Saint-Antoine dans une ancienne gare de train, se retrouve en grande difficulté financière et se tourne vers le Merlan. Et voilà qu’après deux ans de réflexions communes et partagées, on trouve le ressort : la Gare Franche peut devenir ce qui complète la mission de la scène nationale, non seulement en étendant le territoire, mais en y réalisant des projets de cuisine, de photographie et d’arts visuels. Avec son jardin partagé, son expérience implantée dans le territoire du 15e arrondissement, ses magnifiques espaces industriels et sa belle bastide typiquement marseillaise, tout encore dans son jus XIXe, nul doute que le projet, pour l’heure au stade de sa préfiguration, saura nous embarquer. Premier rendez-vous est donné cette semaine avec Nos Forêts Intérieures de Céline Schnepf, pour un temps fort poétique consacré à l’enfance et à l’imaginaire de la forêt. Et grâce à l’intelligence collective dont fait toujours preuve cet incroyable capitaine, on en profitera pour se rencontrer, parler d’un avenir et d’une aventure à écrire ensemble, lors de la Grande Fête du Printemps… Nul doute, le renouveau est bien là, souffle et gonfle les voiles. Prêts à embarquer !

 

Joanna Selvides

 

 

 

Nos Forêts Intérieures : du 20 au 24/03 à la Gare Franche (7 chemin des Tuileries, 15e).

Rens. : www.merlan.org

 

Notes   [ + ]

1. Édith Amsellem, Baptiste Amann, Raphaëlle Delaunay, Yohanne Lamoulère, Alexis Moati, Ilaria Turba et Collectif La Palmera
2. Romain Bertet et Sébastien Ly