identités remarquables | Parade

Berruyers Noirs

 

Parader, ils auraient tort de s’en priver, ces jeunes esthètes pourtant partis sans bille en tête. Tout juste deux ans après l’apparition du groupe, voilà qu’on les retrouve à chaque coin de sens, sur les lèvres et dans les oreilles, créant l’émoi tremblant du concert de rentrée, l’espoir des « bourgeois », la fraicheur de la nouveauté, la nostalgie des cuirs racés. Retour sur un court mais intense parcours.

 

Lorsqu’on questionne Jules (chant, guitare) et Nicolas (guitare) sur les origines du groupe, ils auraient presque déjà des réponses machinales. Il faut dire que tout a été plutôt vite : « Le premier vrai concert a eu lieu au Lollipop en août 2018. » Les deux guitaristes en soif de compositions et de lives se rencontrent via une annonce sur internet, jouent en se greffant à d’autres groupes d’amis, s’accompagnent d’une boîte à rythme faute de batteur. Matthieu les voit en concert à la Machine à Coudre, et les voilà trois. Un mois plus tard et quelques jours avant les effondrements, ils rejouent ensemble sur la scène de la petite salle aujourd’hui regrettée. Ils joueront quelques semaines plus tard au Molotov lors d’un concert de soutien à la salle rock de la rue Jean Roque. C’est la première et dernière fois que Marine les entend depuis la fosse, puisqu’elle devient leur bassiste et enregistre avec eux quasi instantanément, découvrant les morceaux en studio, ou presque. Nous sommes en avril 2019. Le groupe dans sa formation actuelle est né, les morceaux sont dans la boîte. Une post pop électrique, tirant sur le rock garage, une réverb’ qui stone, une voix parfois tremblante, linéaire et grave, une attitude désabusée. Les apprenties blouses noires semblent maîtriser le style. Ils se font très rapidement une place sur la scène phocéenne, tournent en radios, et sont repérés par Phocéa Rock qui leur offre une place et un créneau de choix lors de la Rue du Rock : le concert de clôture de la grande scène, place des réformés.

Deuxième round. La Mesón, de mèche avec la Rue du Rock, se rapproche du groupe, et le chaperonne. Sarah (de la Mesón) se pare petit à petit d’un rôle de couveuse. D’accompagnatrice. De manageuse, même : demandes de subventions, communication, recherche de dates de concerts, d’une attachée de presse… Parade est entre de bonnes mains. En parallèle, le groupe est présélectionné aux Inouïs du Printemps de Bourges, décroche sa place pour Paris en finale régionale et gagne son ticket pour Bourges. France 3 viendra même les interviewer lors de leur résidence à l’Espace Julien, en septembre dernier.

2020. Une envolée instantanée, un succès foudroyant, une renommée rapide, un début de carrière qui pourrait rimer avec assurance de longévité — c’est évidemment ce qu’on leur souhaite. 2020, c’est le lancement réussi de ce petit groupe de rockeurs locaux, mais c’est aussi l’année de l’effondrement. L’année où Bourges n’aura pas lieu, décalant la sélection finale à l’automne, dans une version désolée, où les tourneurs sont en période creuse, où les professionnels sont en stand by. C’est l’année où le Mama Festival — ce terreau de découvertes musicales pour les professionnels organisé chaque année à Pigalle — auquel ils avaient la chance de participer, sera annulé en dernière minute. Comme tant d’autres dates de leur jolie tournée.

2020, c’est l’année où le milieu culturel se désosse, pleure le passé, se prend en pleine figure les limites d’un système fragile, le manque de considération des hautes instances. Parade, qui a sorti son premier EP éponyme en début d’année, ne peut qu’en faire le constat : peut-être n’était-ce pas la bonne année pour sortir ? Peut-être qu’il faut « attendre » pour continuer ? Ne pas tout donner tout de suite, de peur que la chance soit passée ?

Ces questions poussent à une réflexion qui va au-delà de la résignation. L’industrie musicale est vouée au même traitement que n’importe quel bien de consommation : phénomène de mode, ascension et effondrement aussi rapides l’un que l’autre, péremption… On pourrait presque annoncer la date limite de consommation des groupes, de nos jours. Cette digression concerne la « grosse machine », évidemment. Et heureusement pour ces nouveaux-nés, ils peuvent compter sur un fonctionnement marseillais qui, à de nombreux niveaux, garde une indépendance et une autogestion particulières.

Signés chez Lollipop Records, les Parade ont de beaux jours devant eux. Passés entre les gouttes, ils ont électrisé la cour du Couvent Levat à la rentrée lors d’une release party éclatante. Et les parades pour jouer, elles existent, désormais. La crise n’est pas terminée, mais des concerts (oui, assis, on prend quand même, et avec le sourire) sont prévus dans les semaines à venir. Le groupe prévoit de nouvelles résidences, des captations, des clips et des singles, de quoi patienter, comme on peut. Et on continue de croire, avec un optimisme arraché, que de meilleurs jours arriveront (le plus) vite (possible).

 

Lucie Ponthieux Bertram

 

Parade : le 31/10 au 6mic (Aix-en-Provence), le 14/11 à l’Espace Julien (Cours Julien, 6e) et le 20/11 au K’fé Quoi (Forcalquier).

Rens. : www.facebook.com/PARADE.MRS