Identités Remarquables | Lionel Dandine

Dandy né

 

Le pianiste claviériste Lionel Dandine parcourt les scènes de jazz régionales depuis un bail, avec une bienveillance légendaire et une exigence artistique qui ne l’est pas moins. Nous avons pu le rencontrer en son antre du studio B., désormais sis à Gardanne. Car, oui, il est aussi producteur.

 

Lionel Dandine se fait les mains sur le métier de producteur musical avec un couple de personnes âgées désireuses d’enregistrer une comédie musicale. Le voilà donc, il y a plus d’une paire d’années, à aménager tout un sous-sol d’une maison à Fuveau pour installer piano et matériel d’enregistrement (console multipistes et tout le toutim). Il met déjà sa patte féline, écrivant des arrangements jazzy pour un projet qui, à l’origine, ne l’était pas tant que ça, bien que le jazz se soit nourri du répertoire des musicals de Broadway de l’entre-deux-guerres, écrits principalement par des réfugiés du Yiddishland. Il convie pour l’occasion quelques collègues musiciens rencontrés dans un parcours en jazz qui commence dès l’âge de douze ans — il a usé ses fonds de culottes dans le classe d’Yves Laplane au Conservatoire de Marignane.

En 2011, il produit le premier album du guitariste Marc Campo (qu’il retrouvera quelques années après au sein de We Want Nina, le show de la chanteuse Mariannick Saint-Séran en hommage à Nina Simone) et en écrit des arrangements. Est-ce à cette occasion que cet irréductible optimiste se construit une capacité d’empathie à même de calmer les ardeurs des jazzeux provençaux ? « Par mon expérience de musicien, je sais que la communication entre personnes peut vite passer d’une étincelle à un brasier. Je sais un peu comment développer une ambiance de travail sereine. Je tempère les esprits. »

C’est que, en matière de production d’un univers sonore, dans le jazz, il y a, comme dans toute discipline, au moins deux écoles. Entre Blue Note et Impulse, entre ECM et Okeh, cent fleurs s’épanouissent et rivalisent. Pour autant, cela ne trouble pas le sound maker : « J’arrive à avoir une vision d’ensemble de la musique, ce qui fait que quand je mixe un album, je mixe avec le cœur. Je propose mes choix aux musiciens à partir de ce que j’aime et ils vont généralement appuyer mes choix. Cela étant, je pense ne pas être encore assez performant dans le domaine de l’ingénieur du son pour être à même de proposer différentes palettes. Je fais comme j’aime et comme j’entends sur les disques que j’aime. Je vais vraiment essayer de coller au son des instruments en présence. »

Autodidacte dans l’univers sonore, ayant abordé de nombreux genres musicaux, du hip-hop aux musiques africaines et latines, sans jamais perdre de vue l’horizon du jazz, Lionel Dandine sait que l’interaction (les jazzeux appellent ça l’interplay) est fondamental dans son travail. Sa restitution sonore n’en est que plus d’une ardente exigence ! « À chaque fois que je mixe, je fais toujours un peu la même chose. Je commence par la section rythmique et les autres instruments, je vais essayer de les mettre à l’intérieur. Avec la compression, et puis souvent avec la même réverbération, en jazz, j’essaye de retraduire la place des musiciens dans une même pièce par exemple, dans l’image stéréo. N’étant pas mégalomane dans les outils techniques, je ne me sens pas dépassé. Je suis comme un peintre qui a ses couleurs de base qu’il préfère et j’arrive à m’en tirer très bien. »

Producteur et musicien, et vice-versa : ce natif des rivages de l’Étang de Berre s’inscrit dans une quête perpétuelle d’une musique indéfiniment changeante. Ainsi de son nouveau projet Heatwave, aux côtés de Natalia M. King, pure blueswoman installée en pays d’Arles, pour lequel il a sollicité le plus funky des bassistes de jazz phocéens, Sam Favreau, et le poète de la batterie, Cédrick Bec. Pour l’occasion, il a fait appel au vénérable Dj Rebel, mestre des platines depuis que le rap est né à Marseille. Le résultat ? Un brûlot de soul en forme d’hommage à la Motown, sans le côté roublard qu’imposait Berry Gordy, le boss du label de Detroit (1)S’il rêvait d’appliquer à ses artistes les principes du travail à la chaîne dans les usines automobiles, ce dernier n’arriva même pas à atteindre l’équivalent de 1 % du chiffre d’affaire d’une multinationale comme Caterpillar, rappelle Howard Zinn dans son Histoire Populaire des États-Unis… sans oublier d’exploiter honteusement les pouliches et poulains de son écurie . Las, le confinement est tombé et ce merveilleux travail est en suspens. Cela ne décourage pas forcément mister Dandine : « Comme je dis souvent : tant qu’il y aura des oreilles pour écouter de la musique, il y aura des gens pour la faire. La musique peut nous aider à surmonter la peur. Il y aura des gens qui auront envie de diffuser de la musique. Je pense par exemple au Jazz Fola. Et il y a d’autres personnes qui ont suffisamment d’énergie pour développer des lieux comme celui-ci dans la région notamment. Il faut compter sur soi-même en faisant confiance aux autres. »

Il est actuellement en train d’écrire son second album. S’il a d’abord développé des répertoires autour des musiques de Count Basie et d’Errol Garner, en trio jazz des plus classiques (avec notamment son cousin à la contrebasse, le redoutable gaucher Nicolas Koedinger, pour le second), il prête de plus en plus attention aux développements spirituels que peuvent ouvrir LES musiques de jazz. Car pour lui, le jazz est à la fois un et multiple. Il avait déjà esquissé cette voix lors de Spiritus Fonktus, dans une veine jazz-soul très seventies. Désormais, c’est vers l’avenir qu’il se tourne, avec comme inspiration un Brad Mehldau ou un Enzo Carniel, sans oublier la boussole Stevie Wonder, dont l’album The Secret Life of Plants est son disque de chevet favori. L’esthétique du sample l’attire comme un aimant, dans tous les sens du terme, le conduisant à musicaliser le son des couverts dans une cuisine ou bien des sons de Mère Nature. Pour lui, le jazz n’a pas forcément à être une musique de danse. C’est simplement une voie d’accès à l’Universel.

 

Laurent Dussutour

 

 

Pour en (sa)voir plus : http://www.lioneldandine.com

 

 

 

Notes

1. S’il rêvait d’appliquer à ses artistes les principes du travail à la chaîne dans les usines automobiles, ce dernier n’arriva même pas à atteindre l’équivalent de 1 % du chiffre d’affaire d’une multinationale comme Caterpillar, rappelle Howard Zinn dans son Histoire Populaire des États-Unis… sans oublier d’exploiter honteusement les pouliches et poulains de son écurie