Dawad & Mokic © PLX

Identités Remarquables | daWad & Mokic

Double impact

 

Ils sont deux, ils contrastent, ils ont du métier mais pas tout à fait le même : tout pourrait les séparer si la musique n’avait pas pris le dessus. Rencontre avec daWad & Mokic, la paire électronique la plus discrète et détonante du moment. Pan !

 

« Bonjour, je voudrais deux boîtes de paracétamol effervescent, un spray nasal hypertonique et un décontractant musculaire en gélules. » L’homme à qui je m’adresse depuis de longs mois est dans sa quarantaine, il tient une pharmacie dans le centre-ville, à quelques pas de chez moi. Sa sobriété et son visage me sont devenus familiers, mais naturellement, je ne connais pas son nom. Pourtant, je devrais : mon pharmacien est violoncelliste de formation, a longtemps produit de la techno pour un label local assez pointu (IRM) et sort depuis quelques années des titres plus lents qui ont tapé dans mon oreille — et pas que la mienne. Il fait ceci sous pseudo, en solo, quand il réussit à trouver un peu de temps… mais aussi avec un mec tatoué en mode intégral qui peut vous défoncer au bras de fer, promu manager de l’équipe professionnelle de water-polo du Cercle des Nageurs. Tout est normal. En bon manager, ce dernier pilote depuis plus de dix ans différents petits labels qui ont attiré à eux, et parfois avant tout le monde, le gratin de la house underground internationale… Lui, je le connais un peu : il s’appelle Romain, et nous avons un ami proche en commun. Un ami bienveillant, qui a fait le lien il y a quelques années entre les deux hommes, entre Romain et donc… David. Ou plutôt : David et Romain. Mieux : daWad & Mokic, aujourd’hui l’un des trésors les mieux gardés de la scène électronique phocéenne. Et a posteriori, ça se comprend. Hasard, affinités, hallelujah. Les histoires devraient toujours débuter comme cela.

 

Thérapie de groupe(s)

Je retrouve les deux compères en terrasse, à l’heure de l’apéro. Pas simple : David a quatre enfants à gérer, et Romain… treize joueurs de water-polo. Ce n’est pas exactement le genre de profil que nous avons l’habitude de rencontrer, seulement voilà : il y a la musique. Et elle tient chez eux, depuis toujours, une importance vitale, jusqu’à les avoir hissés ces derniers temps au cœur d’une certaine scène électronique en plein boom, sans que personne ne s’en fasse réellement l’écho. Quelle musique ? Une électro midtempo aux influences cold-wave et EBM, communément appelée « dark disco », qui les a amenés à sortir plusieurs missiles sur des labels dont les noms ne vous disent peut-être rien (Nein, Clouded Vision, Tici Taci, Days Of Being Wild…), mais qui comptent parmi les plus réputés du moment en Europe. La parole à mon expert en médecine plus si douce, daWad : « On a démarré le duo en 2015 au moment où j’avais personnellement envie de ralentir le tempo, de faire des choses plus dark, parce que je viens de là : des groupes comme Nitzer Ebb, Front 242, puis Dead Can Dance… C’était un peu la fin d’IRM, je voulais faire le lien avec mon background, et ce son-là est arrivé au bon moment. » Eux aussi : c’est précisément en 2015 que cette scène commence vraiment à émerger et/ou publie ses maxis les plus emblématiques. Romain, alias Mokic, est alors aussi à un carrefour : après avoir quasiment lancé la vague des soirées en mode « rooftop » à Marseille (au Radisson, bien avant le R2 et le toit-terrasse de la Friche), dirigé avec Amine Edge le label Brown Eyed Boyz, il a ensuite lancé The Exquisite Pain, au catalogue encore plus ébouriffant (la liste des noms qui y figurent donne le vertige). Sauf que : « Je commençais à me perdre avec ce label, qui a longtemps eu une vraie ligne directrice, de la house deep ou discoïde assez classe, avec les artistes que je voulais, de l’argent qui rentrait… mais avec le temps, cette direction artistique est un peu partie dans tous les sens. J’ai donc préféré arrêter et monter un autre label, sur lequel il n’y a pour moi aucune faute de goût. ». Ce label, c’est Wewillalwaysbealovesong (quinze sorties impeccables au format vinyl pour le moment, un album de Tevo Howard à venir sous peu) et il remet alors les choses à leur place : de la house, rien que de la house. Car Romain a une autre idée en tête : travailler davantage avec David autour de cette nouvelle tendance lourde, limite gothique, qui les emballe — et bien séparer les deux esthétiques. Très logiquement, David met bientôt un pied au sein du collectif La Dame Noir, qui valide l’année suivante sa proposition artistique sur une compilation. Depuis, le tandem a joué plusieurs fois en live sur le dancing qui y est affilié en centre-ville, « un club qu’on adore car leur identité forte nous correspond totalement. » Ce live estampillé daWad & Mokic est aujourd’hui réajusté pour prendre une autre dimension : « On a bien sûr une trame mais on séquence les boucles en direct : tout est suffisamment déstructuré pour nous laisser une bonne marge d’impro. C’est un live qui fonctionne super bien, et mériterait d’être joué dans les festivals par exemple. Le problème, c’est que nous ne sommes pas dans la démarche de le vendre à l’étranger, on n’a pas le temps pour ça… Jouer à domicile dans de bonnes conditions, ça nous suffit pour le moment. » Une résidence mensuelle pas trop loin de leurs bases ferait donc déjà le bonheur des deux acolytes, « histoire d’apporter de l’eau au moulin et de se retrouver plus souvent. » Il y a la musique, mais le reste compte tout autant.

 

Et BIM !

Pour bien entériner leur démarche, et c’est leur autre actu, daWad & Mokic viennent aussi de monter un nouveau label conjointement : Beat Is Murder (toute allusion aux Smiths n’est ici absolument pas fortuite). « BIM », un nom qui tape autant que le son, ténébreux et métallique… Romain : « C’est la suite logique après la production avec David : un support digital pour sortir notre propre musique rapidement. On oscille entre dark disco et techno, mais ce n’est pas figé non plus : les quatre maxis sortis à ce jour sont tous différents. » Une raison à cela : ces derniers sont produits par des artistes originaires de Londres, Vilnius (l’une des places fortes du moment dans ce registre) ou… Marseille, puisque daWad & Mokic viennent tout juste de signer la quatrième référence. À en croire Romain, d’autres musiciens locaux pourraient suivre : « Sur les premières sorties estampillées Brown Eyed Boyz, figuraient déjà des gens comme Fred Berthet, Did ou Sarah Goldfarb… J’ai toujours pensé qu’il y avait à Marseille des mecs qui, à mes yeux, avaient plus de talent que n’importe quel artiste avec qui j’ai bossé à l’international. David en est un bel exemple. » Effectivement : tous les chemins, même les plus improbables, mènent à Rome. David : « C’est une histoire de passion. Je fais de la musique pour voir les gens danser et devenir fous. » Quiconque en doute est invité à prendre une ordonnance pour ses nuits prochaines.

 

PLX

 

En live le 25/05 au Dancing de La Dame Noir.

Disponible au format digital : daWad & Mokic – Sofia Anti Police Ep (Beat Is Murder) + daWad – The Deepghostkilla Ep » (Beachcoma)