La Plus Précieuse des marchandises © Antoine de Saint Phalle

Identité Remarquable | Vincent Tordjman

Touche atout

 

On a découvert Vincent Tordjman, talentueux inventeur multidisciplinaire, fin novembre 2020, à l’occasion de la création au Théâtre du Jeu de Paume de La Plus Précieuse des marchandises de Jean-Claude Grumberg, dans une mise en scène de Charles Tordjman. Soulevons un peu le rideau des coulisses de ce spectacle — enfin présenté au public cette semaine — en compagnie de son scénographe atypique, qui est tout sauf un fils de.

 

Le théâtre, Vincent Tordjman semble avoir grandi avec, sans en conscientiser sa particularité. Petit, il accompagne son père « au bureau », à savoir au Théâtre Populaire de Lorraine dont Charles Tordjman sera le codirecteur de 1973 jusqu’à ce qu’il fonde en 1991 le Centre dramatique de Thionville. Pile au moment où Vincent part en internat à Paris. À seize ans, il décroche son bac. Il s’ennuie dans l’Est. Il cherche sa voie, de manière très active comme à son habitude : il fait Hypokhâgne et Khâgne à Henri IV, se plante au concours de Normale Sup puis entre à l’École Nationale Supérieure des Arts Décoratifs, tout en menant en parallèle une maitrise de philosophie à la Sorbonne. Dès 2007, il enseigne à son tour le design d’espace et d’objet à l’École Camondo. Par habitude autant que par inquiétude de l’avenir, il poursuit dans cette voie, alors qu’il est déjà largement reconnu en tant que scénographe et designer.

Plus que la peur du vide, c’est celle du conformisme, de l’absence de mouvement qui le stresse. Ainsi, pendant ses dernières vacances à Niolon, il courait partout, égrainant musées, patrimoine, fête indé… Voyager est une respiration et l’a emmené notamment au Japon, où il a réalisé quelques projets après avoir fait en 2000 une résidence de quelques mois à laVilla Kujoyama à Kyoto.

 

« Avoir une multiplicité possible de points de vue qui soit chacun intéressant sans en privilégier un. »

Cette phrase parait être son moteur de vie, de création et de pensée. Si, depuis plus de quinze ans, il conçoit des scénographies, des décors de théâtre, d’opéra et d’expositions, des projets d’architecture intérieure et du mobilier dans le monde entier (notamment pour la marque française Ligne Roset), il mène également une carrière de musicien sous le pseudo de Vicnet. C’est aussi sous ce nom qu’il monte le groupe Moishe Moishe Moishele avec deux activistes de longue date de l’underground parisien, le brillant illustrateur Mehdi Hercberg et Olivier Lamm, journaliste culture à Libération. Leur dernier opus, Kosher Beats Volume 1, vient de paraître sur le label anglais Acid Waxa. Le style ? De la « acid house hassidique », qu’ils définissent comme « le lien, incongru, entre les sons de SH-101 ou de TB-303 et la tierce mineure du mode phrygien de la musique klezmer. » Mi-blague de fiesta, mi-façon décalée d’interroger leur judéité de manière détournée, c’est aussi une mise en danger volontaire afin d’ouvrir des débats. « Nous ne faisons pas de politique ; par bravade, nous répondons à ceux qui veulent nous cataloguer que nous faisons ce groupe essentiellement pour l’argent. Comme le dit Grumberg dans Pour en finir avec la question juive, il y a une pluralité de manières d’être juif. » Un principe que l’on retrouve dans la mise en scène et en espace de La Plus Précieuse des marchandises qui, par un pas de côté, aborde la grande Histoire. « Il n’est pas question que des juifs, mais de comment la réalité peut générer des fictions. Le but n’est pas d’aller vers des résolutions philosophiques mais plutôt de promouvoir le pouvoir de l’imaginaire. »

La recherche de l’innovation le fait avancer, l’apprentissage l’attire autant que l’objet fini. Un désir, une curiosité à comprendre les choses. Un côté aventurier dont son fils de treize ans, qui se projette entomologiste, semble avoir hérité. Le petit Vincent s’ennuyait pas mal, alors il aimait bien inventer ses propres jouets, bricoler, réparer des vieux trucs, ou peindre et modifier des petites figurines pour les jeux de rôles avec ses copains.

 

Fruit de la passion

Une mère professeur de français, un père dramaturge, il a suivi sa route, déjà imprégnée d’une richesse artistique qui influence inconsciemment ses projets. Ces derniers se nourrissent de ses multiples passions : projet d’intégration du son dans du mobilier, scéno aux modules architecturaux et aux vidéos (élaborées avec Thomas Lanza) « vintage » parce qu’il affectionne le fait que l’on ne puisse pas dater ses espaces scéniques ou les objets qu’il crée. Fréquemment, il élabore un travail sur les lignes, les vecteurs, les directions. « Une volonté de travailler avec, souvent, des directions obliques qui invitent à tourner autour des objets. »

La première scénographie qu’il réalise pour son père, à sa demande, concernait un atelier avec des sans-abris mené par l’écrivain François Bon.

À chaque spectacle, il ne travaille pas sur une interprétation mais sur une réinterprétation du texte en regard de ce qu’il lui inspire et des projections qu’il suscite et qu’il va puiser dans ses sources artistiques, lectures, films, voyages… du moment. Il aime jouer avec l’aspect symbolique des éléments visuels, mais aussi sonores, juxtaposer des choses qui n’ont pas d’évidence à l’être.

Pour ce touche-à-tout, un portrait ne semble pas suffisant… Non seulement car c’est un homme de bande, fidèle et généreux, qui aime citer et associer ses amis à ses prestations. Ainsi de Thomas Lanza, avec qui il a fait la vidéo de La Plus Précieuse des marchandises, et qui l’accompagne avec l’artiste Sabrina Ratté et l’acteur Assane Timbo sur le spectacle jeune public Voilé initié à la Gaité lyrique. Son ami marseillais Patrice Curtillat alias Poborsk a eu pour sa part la bonne surprise de se voir associer à un set donné à l’occasion de l’inauguration de l’École de Design de Toulon au printemps.

Mais aussi car cet artiste discret cache des années d’aventures dans les milieux électro.

Et surtout parce que ce jovial « fouineur » imprègne son travail et toute discussion d’une énergie communicative en forme d’émulation cérébrale dépourvue de toute compétition, ce qui s’avère aussi plaisant que chaleureux… et vous incite fatalement à vouloir prolonger l’instant. Le partage devenant toujours davantage la plus précieuse des marchandises terrestres.

 

Marie Anezin

 

La Plus Précieuse des marchandises de Jean-Claude Grumberg : jusqu’au 16/09 au Théâtre du Jeu de Paume (Aix-en-Provence).

Rens. : http://lestheatres.net/