La Plus Précieuse des marchandises © Antoine de Saint Phalle

Tour de Scène | La Plus Précieuse des marchandises de Jean-Claude Grumberg

Promenons nous dans l’émoi

 

Produite par le Théâtre du Jeu de Paume, l’adaptation scénique de La Plus Précieuse des Marchandises de Jean-Claude Grumberg devait s’y jouer en novembre. Avec la fermeture des théâtres, la création de Charles Tordjman, qui reviendra à Aix la saison prochaine, a prolongé son temps de répétition, et nous avons eu le privilège d’assister à la générale. Une expérience qui a fait se rejoindre son sujet et l’actualité, posant la question du moment : qu’est-ce qui nous est finalement essentiel ? Il y a ce que dit la raison et ce qu’impose le cœur…

 

 

Samedi 28 novembre. Dans l’après-midi, tandis que beaucoup se ruent dans les boutiques à nouveau ouvertes, des milliers de gens se rassemblent un peu partout en France pour protester contre la Loi Sécurité Globale et les violences policières.

Vers 18h, lorsque je pousse la porte de l’entrée des artistes du Théâtre du Jeu de Paume, je suis encore envahie de ce sentiment étrange qui m’a accompagnée durant tout mon trajet en voiture, un petit creux dans le ventre, celui qui surgit lors de retrouvailles, de rendez-vous amoureux, d’une prise de risques… Il s’agit, après tout, d’un peu de tout cela…

Masquée, hydroalcoolisée autant que nécessaire, je vais assister avec un tout petit groupe de journalistes et de professionnels à une sortie de création, ce que l’on appelle une « générale »… Un acte auparavant anodin, qui nous plonge désormais dans l’inédit, voire l’interdit, le censuré, le « non essentiel » : retrouver un lieu de culture, un lieu de pensée !

Un évènement qui nous immerge dans le camp des privilégiés : alors qu’ils sont si nombreux à attendre impatiemment tous les spectacles en devenir, j’ai la chance de m’asseoir sur le velours rouge des sièges de ce théâtre à l’italienne, qui connut sûrement nombre de jours exceptionnels…

Celui d’aujourd’hui a un caractère particulier pour moi, pour nous, un goût de résistance… Le sujet de la pièce de Charles Tordjman, les mots de Grumberg, nous influencent-ils déjà ? Ou prenons-nous conscience de venir fabriquer ici, ensemble, un des maillons de la chaine de diffusion des œuvres artistiques dans un temps où elles sont devenues invisibles ?

Ensemble : auteurs, metteurs en scène, assistants, comédiens, techniciens qui la produisent ; directeurs de théâtre, de prod’, attachés de presse qui la mettent en lumière afin qu’elle puisse figurer dans les prochaines saisons d’autres salles ; et nous, journalistes, pigistes, blogueurs, qui nous en faisons l’écho par notre regard critique, suscitant ou pas l’envie de venir y assister…

Les premières ici à Aix ont été reportées à la saison prochaine (du 5 au 9 octobre 2021) pour cause de reconfinement. La Plus Précieuse des marchandises sera au Théâtre du Rond-Point dès la réouverture des lieux culturels, le 15 décembre, puis en février au Théâtre La Colonne à Miramas et au Théâtre Liberté à Toulon, et enfin fin mars à la Criée.

 

« Il était une fois, dans un grand bois, une pauvre bûcheronne et un pauvre bûcheron.
Dans ce grand bois donc, régnaient grande faim et grand froid. Surtout en hiver. En été une chaleur accablante s’abattait sur ce bois et chassait le grand froid. La faim, elle, par contre, était constante, surtout en ces temps où sévissait, autour de ce bois, la guerre mondiale. 
»

— Jean-Claude Grumberg

 

Ensemble, nous sommes allés au bois, nous avons vu pousser Rose et tomber les feuilles de l’espoir via l’interprétation tout en sobriété des deux comédiens, Eugénie Anselin et Philippe Fretun. Nous avons reçu les mots de Grumberg comme une consolation à nos tourments présents, alors qu’il parlait de son passé de douleurs. Devant nous sont passés des trains d’une criante réalité, qui s’élançaient vers nulle part dans des bruits de machine à coudre. Nous avons senti l’aurore et frémi avec les arbres aussi viscéralement que si nous étions au cœur de cette forêt, animée par la magie des vidéos de Vincent Tordjman (également scénographe), Thomas Lanza, Quentin Evrard et Nicolas Mazet… À la fin, nous avons imité la structure singulière du décor et nous nous sommes redressés avec elle pour recevoir différemment la lumière, sortir grandis des épreuves et continuer notre marche, bienheureux d’avoir tenu dans nos yeux durant une heure La Plus Précieuse des marchandise : le vivant qui palpite…

La Plus Précieuse des marchandises parle de la Shoah, mais la mise en scène limpide et non ostentatoire de Charles Tordjman, tout en laissant intacte la puissance du texte de Grumberg, l’universalise. Il ne se focalise pas sur la destinée d’un peuple, il énonce simplement la guerre, la pauvreté, le mal d’enfant, les cœurs brisés et attendris, la violence, la peur, la nature dans sa complexité, les contradictions de l’âme et le hasard qui se conte comme on le reçoit en ouvrant grand les yeux…

La Plus Précieuse des marchandises n’est pas seulement une pièce sur la guerre, la mort, la communauté juive ; elle est faite de ce qu’est une vie, une existence où la grande histoire bataille en permanence avec la petite, le conte gommant les singularités…

Ce soir, à la fin de la représentation, je me suis demandé si la plus précieuse des marchandises était, comme le dit Jean-Claude Grumberg, l’amour. Ne serait-ce pas la culture ? L’échange entre individus ? La liberté ? En rentrant chez moi, sans cet habituel verre pris entre collègues pour débriefer le spectacle, j’en ai conclu que l’une des marchandises les plus précieuse en cette fin de 2020 est la mémoire.

Cette mémoire qui fait conte des oubliés de la vie… des pauvres bûcherons et bûcheronnes, des trains de marchandises qui traversent les pays pour devenir des convois mortuaires… Cette mémoire qui doit pouvoir continuer à s’imprimer dans nos téléphones portables, à travers des témoignages vidéo, rester une alerte aux manquements…
Une mémoire, compagnon de lutte et sensiblement la seule arme que l’on ne peut nous confisquer, à moins de laver ou de faire imploser nos cerveaux…
« Je me souviens », disait Perec…

Je veux pouvoir me souvenir…

Nous voulons tous nous souvenir…

Nous voulons être libres de voir du spectacle vivant, des œuvres artistiques… Nous voulons entendre à nouveau les bruits de comptoir et les conversations de place publique pour nous souvenir… que nous sommes encore vivants !

 

Marie Anezin

 

La Plus Précieuse des marchandises de Jean-Claude Grumberg, mise en scène par Charles Tordjman :