Claire-Marie Le Guay

Festival de Pâques à Aix-en-Provence

Pâques au balcon

 

Qui n’a jamais identifié un animal dans le mouvement des nuages, prêté à un rocher les traits d’un visage ou bien encore imaginé une scène de genre dans une tâche d’encre ? Pratiquer ce petit jeu de rêveries parmi tous les échos du Festival de Pâques a fait apparaître le spectre d’un jeune homme élégamment cambré dans une tunique rouge et or avec, au coin du sourire, la touche de fantaisie qui manquerait à la précellence pour s’incarner pleinement. Si les festivals ont une personnalité, il y a entre la figure mozartienne et la jeune manifestation musicale aixoise une congruence d’allure et de caractère que l’édition 2018 découvre à la pleine conscience.

 

Le choix du cœur

Pas moins de cinq concerts seront consacrés à l’exécution de quelques œuvres capitales dans l’évolution du compositeur. À commencer par la Symphonie concertante pour violon et alto (Salzbourg, 1779), dans laquelle le jeune homme de vingt-trois ans rompt avec le style galant et épanche une passion de la vie déjà romantique, presque douloureuse. Mozart y renouvelle le colloque des timbres entre solistes et orchestre, et accorde, chose rare, un statut égal au violon et à l’alto. Renaud Capuçon, Gérard Caussé et la Camerata Salzbourg déploieront les flux et reflux convergents de la thématique qui confèrent aux audaces expressives de cette œuvre un solide centre de gravité (28/03).

La Grande messe en ut mineur est une pièce votive inachevée avec laquelle le compositeur s’acquitte (partiellement !) d’une promesse prénuptiale. Le quotidien conjugal dispensa-t-il Amadeus de terminer l’auréole prévue pour Constance ? Sa jeune épouse fut néanmoins la première soprano à tenir le dessus du quatuor (Salzbourg, 1783). À Aix, la dame de cœur sera Sandrine Piau ; le cristal de son timbre s’accordant naturellement au lyrisme intime de cette musique d’église habitée de sentiments si personnels. À la direction de l’Insula orchestra et du  chœur  Accentus, Laurence Equilbey  coordonnera les lois d’affinité par lesquelles Mozart assimile, dans cette messe, la leçon de Bach à sa propre sensibilité créatrice (4/04).

Ce « complexe de Constance » est-il en jeu dans la composition des Noces de Figaro (Vienne, 1786) comme il le sera dans Cosi ? Pour sûr, la poursuite du sentiment amoureux reste une voie d’accès privilégiée à l’univers du compositeur. La présence exceptionnelle du chœur et de l’orchestre de l’Opéra de Vienne pour la version concert de ce premier opéra de la trilogie italienne confirme, si besoin en était, la capacité attractive du Festival de Pâques. À la splendeur du son, à la rondeur du phrasé, à l’expérience dramatique du grand appareil autrichien, le chef Alain Altinoglu imprimera le ressort du style mozartien avec l’intelligence musicale qui caractérise ses interprétations profondément instruites du contexte historique (2/04).

La pianiste Claire-Marie Le Guay invitera petits et grands à découvrir les aspects ludiques de la musique de ce gamin facétieux et turbulent que Wolfgang Amadeus, en lui-même, ne cessa d’opposer à une enfance trop contrainte (31/03). Le violoniste russe Vadim Gluzman révèlera quelques résonances tardives que l’œuvre de Mozart a suscitées et dont le curieux compositeur aurait goûté l’iconoclasme (31/03).

 

L’embarras du choix

La suite du programme ménage bien d’autres évènements remarquables. Se plaindre de l’abondance serait un comble ; sinon pour regretter ce à quoi nous fait renoncer une nécessaire sélection. Quand ce n’est pas l’inclination naturelle, l’occasion décide ; la curiosité également, au moins pour compléter ce florilège. Ici, la rareté sera le critère d’élection. À ce titre, le déplacement des grandes formations, de surcroît étrangères, retiendra l’attention.

La venue de l’Orchestre National de Russie dirigé par son chef historique Mikhaïl Pletnev fera certes flamboyer l’exaltation poétique de la musique symphonique slave, mais se révèlera l’une des occurrences les plus riches de promesses de la programmation 2018 par sa rencontre avec le pianiste Lucas Debargue dans le Concerto en sol de Ravel. Depuis sa victoire au concours Tchaïkovski en 2014, le jeune Français a pu s’inscrire dans une sphère zénithale d’où il fait rayonner ses immenses qualités interprétatives. Son jeu incisif mais pudique, toujours prodigue d’émotion, soulignera la palette de l’orchestre russe comme les rehauts colorés du peintre orientent l’attention de l’œil dans le tableau (7/04).

Auparavant, le London Symphony Orchestra dirigé par le chef français Xavier Roth aura débuté les festivités avec le Concerto n°2 de Bartók. Parmi les suaves combinaisons de la harpe et du célesta, le violon y fait chanter des thèmes aux frontières de la tonalité. L’énergie virtuose de Renaud Capuçon épousera la dynamique de cette œuvre vigoureusement expressionniste. Puis le London allumera les surfaces scintillantes de La Mer de Debussy avec leurs frémissements rythmiques, la puissance de leurs tumultes, l’irisation des timbres et la science des couleurs que l’on peut escompter d’un orchestre aussi prestigieux (26/03).

Avec le concerto pour violoncelle d’Elgar (1919) et l’Adagio de Barber (1938), l’Orchestre Symphonique de Lucerne commémore les derniers rougeoiements d’un Romantisme qui étire sa traîne sur la première moitié du XXe siècle. De ces deux élégies frottées de sonorités âpres et douloureuses, l’une ouvre la période de l’entre-deux-guerres, l’autre la ferme. Toutes deux portent la nostalgie d’un humanisme disparu en même temps que ces « hommes merveilleusement vains et ondoyants(1)Montaigne (Essai I, 1) » auxquels il aspirait. Le violoncelliste norvégien Truls Mørk signera sa vision d’une œuvre à jamais articulée aux crues de l’histoire européenne depuis le concert Barenboïm-du Pré en réaction à l’invasion de la Tchécoslovaquie par les troupes soviétiques. En contre-épreuve, les dispositions pastorales et tendres de la Symphonie n°2 de Brahms affirmeront, sous la baguette de James Gaffigan, la « quinte-essence » germanique et musicale de la culture romantique (1/04).

Le pianiste Francesco Piemontesi et l’Orchestre de France sous la baguette d’Emmanuel Krivine interprèteront les Variations symphoniques de César Franck (1886). Dans cette œuvre majeure, le compositeur construit une architecture où le thème prolifère dans la structure de la symphonie classique comme des rinceaux de feuillages sculptés autour des piliers de la nef, mêlant, à un type de beauté qui s’éternise dans la pierre, sa vivante et fragile profusion. Mozartien s’il en est, rompu à toutes les sophistications du naturel, Francesco Piemontesi trouvera les meilleurs conduits expressifs à cette plasticité polymorphe du « Pater seraphicus » ainsi que la grappe unanime de ses disciples avait baptisé César Franck. Emmanuel Krivine porte à maturation l’art fortement charpenté et d’apparence si spontané d’une personnalité musicale dont la probité et le charme furent d’un attrait puissant. De cette fluide circulation thématique, de ces modulations aériennes d’autres compositeurs feront leur profit ainsi que le suggère la suite du programme (29/03).

À remarquer, la venue de deux des plus prestigieux représentants d’un instrument moins habitué que le piano et le violon à tant de considération de la part d’un festival généraliste : les flûtistes Emmanuel Pahud (accompagné par Khatia Buniatishvili dans un tête à tête chambriste très romantique le 3/04) et Juliette Hurel pour un concert gratuit à la cathédrale Saint-Sauveur avec l’ensemble Les Surprises dans un programme consacré à Bach (2/04).

Deux autres concerts célèbreront le grand-œuvre du Cantor de Leipzig : les concertos pour clavier interprétés par Sir Andras Schiff et l’ensemble Capella Andrea Barca (27/03) et la trop rare Passion selon Saint-Jean donnée par l’Ensemble Pygmalion. Au terme d’une ère musicale flamboyante, Bach, comme Homère ou Virgile en poésie, a empêché le monde d’oublier la langue qu’il parlait et que le jeune ensemble dirigé par Raphaël Pichon traduit avec une sincérité et un naturel qui rendent tout simple l’extraordinaire (30/03).

 

Roland Yvanez

 

Festival de Pâques : du 26/03 au 8/04 à Aix-en-Provence.
Rens. : www.festivalpaques.com/fr/

Le programme complet du Festival de Pâques ici

 

Notes   [ + ]

1. Montaigne (Essai I, 1