Des gens qui dansent (petites histoires des quantités négligeables) présenté au Pavillon Noir

Des mots d’humains

 

Sur un plateau nu, cinq danseurs-acrobates hétéroclites et étonnants se livrent.
Avec Des gens qui dansent, Mathieu Desseigne-Ravel s’interroge avec brio sur le passage entre les solos de la vie et le « faire ensemble », mais également sur ce qui fait corps avec la parole. Une proposition qui a enthousiasmé le public du Pavillon Noir.

 

Alain Platel (1)En avril 2018, à l’occasion de la journée de la danse en Belgique, Alain Platel conviait 250 personnes à danser sur la grande place de Gand sur le Sacre du printemps de Stravinsky. Ce concept sera repris en juin 2019 par le Festival de Marseille avec 300 Marseillais sous la direction de trois chorégraphes de la région, Samir M’Kirech, Yendi Nammour, Isabelle Cavoit. a toujours dit, lui-même n’étant pas danseur de formation, que les danseurs sont tout simplement des gens qui dansent, quels qu’ils soient et d’où qu’ils viennent. Aux Ballets C de la B, le danseur, amateur ou non, est son propre chorégraphe et vient au plateau porter ce qu’il est avant de servir une forme. Mathieu Desseigne-Ravel, qui a participé à plusieurs projets avec le chorégraphe et metteur en scène, a mis en titre et en pratique la pensée de Platel au sein du collectif Naïf Production. Leurs propositions s’avèrent diverses, mais l’humain en est toujours le sujet, et les créations personnelles se réalisent au regard de ses deux complices, Sylvain Bouillet et Lucien Reynès. Ce dernier est ici au plateau accompagné de quatre autres « gens » qui dansent : Nacim Battou, Julien Gros, Clotaire Fouchereau et Andres Labarca. Ils viennent du cirque, de la danse hip-hop ou contemporaine, du Collectif 2 temps 3 mouvements… Ils se retrouvent l’espace d’une rencontre, dont Mathieu Desseigne a « inventé les “règles”, défini les contours, été attentif à ce qu’il puisse être un espace où la perte est acceptable, où l’inconfort est désiré… »

Naïf Production crée des tentatives, là où d’autres parlent de gestes et ne font finalement que reproduire des mouvements déjà dépassés. Le début de cette création s’avère audacieux. Un homme seul, Nacim Battou, micro en main, déverse des mots entre une parodie de « spectacle intelligent », le bouillonnement d’un questionnement perpétuel et un genre de one man show humoristique. Le public, désorienté, s’impatiente. Mais qu’espère-il ? Que projette-il dans ce rendez-vous dansé ?

Nacim raconte la diversité pendant que, sur le plateau, l’altérité se meut, se marchande comme un vulgaire morceau de viande. Lucien, dont les yeux perçants rappellent ceux d’un chat auquel il aurait aussi volé l’agilité, sert d’agrès de sol à un Clotaire bondissant et risque-tout. Andres, et son chant mélodieux face aux tourments de son corps, fait de son solo un pays qui chute et inlassablement se relève, tel son Chili natal. Julien, et sa musique d’opéra au mauvais son de portable, se fait porteur d’une poétique désespérance.
Mathieu Desseigne-Ravel évite l’écueil de portraits parlés qui se succèdent pour s’orienter vers des fragments de messages corporels, des bouteilles à la mer où la voix porte au loin le corps et desquelles s’échappent des phrases qui seraient des dépêches venues du monde.

Les tableaux se suivent, notre zone de confort diminue, nos certitudes s’électrisent, à l’image des corps sur scène… Nous cherchons des repères, les danseurs reprennent leur souffle puis le font entendre par un micro placé comme une électrode sous la peau… Le style de Mathieu Desseigne s’installe, intrigant, viscéral, interrogatif et profondément généreux, empli de mouvements suspendus.

Le combat de parade, l’épuisement des corps jusqu’au chaos des mots, du sens, le lâcher-prise souhaité et réclamé en début de spectacle au public nous poussent à accueillir l’insolite, les reliefs, la fragilité des beautés.
Cette pièce jongle constamment avec les déséquilibres, les instabilités. Elle affiche les dissemblances pour arriver à une union de corps et de langage sans renier les différences de chacun. Et en cela, Mathieu Desseigne ne s’inspire pas de Platel, il fait danse de ce qu’il est, son passage par les Ballets C de la B compris.
Des gens qui dansent est un essai, qui a connu ses tâtonnements, ses tentatives ; il est désormais un essai transformé et très réussi. Il s’inscrit dans une réflexion sur ce qu’est le mouvant et le vivant, il en renouvelle même le genre.

 

Marie Anezin

 

Des gens qui dansent (petites histoires des quantités négligeables) était présenté les 25 & 26/04 au Pavillon Noir (Aix-en-Provence).

Prochaines représentations en juillet au CDC Les Hivernales (Avignon), dans le cadre du festival On (y) danse aussi l’été.

Rens. : https://naif-production.fr

 

 

 

Notes   [ + ]

1. En avril 2018, à l’occasion de la journée de la danse en Belgique, Alain Platel conviait 250 personnes à danser sur la grande place de Gand sur le Sacre du printemps de Stravinsky. Ce concept sera repris en juin 2019 par le Festival de Marseille avec 300 Marseillais sous la direction de trois chorégraphes de la région, Samir M’Kirech, Yendi Nammour, Isabelle Cavoit.