Les Hasards heureux de l'Escarpolette, Jean-Honoré Fragonard, 1767, Wallace Gallery

Così Fan Tutte de Mozart à l’Opéra de Marseille

Ainsi soient-elles

 

Elles font toutes comme ça ! Mais quoi donc ? Vous le découvrirez dans la — pourtant — très respectable maison d’opéra de Marseille. Ne faites pas l’innocent, comme si vous ne le saviez pas… Allez ! Così Fan Tutte, le chef d’œuvre de Mozart, ça n’arrive pas qu’aux autres.

 

Créé à Vienne le 26 janvier 1790, ce dernier épisode de la trilogie italienne (1)Le Nozze di Figaro, Don Giovanni et Così Fan Tutte, bien ancré dans son siècle libertin, est le pendant musical des scènes allongées de Fragonard et des billets frémissants de Laclos. Da Ponte et Mozart y conjuguent, sur tous les tons buffe, l’inconstance du verbe « aimer ». Le librettiste construit une intrigue charpentée comme une démonstration par l’absurde dans laquelle deux équations à deux inconnues trouveront une solution qui, parce que ses ressorts ne nous sont pas intégralement dévoilés, restera toujours excitante et séditieuse. Le compositeur y interpole sa mathématique agile et intuitive ; l’emprise des combinaisons qu’elle entretient (les ensembles sont plus nombreux que les airs) impose la communion des voix la plus accomplie.
Il était une fois deux jeunes hommes qui parièrent sur la fidélité de leurs promises (les sœurs Fiordiligi et Dorabella). Méconnaissables sous le déguisement, chacun courtisa celle de l’autre…

 

Vous avez déjà deviné la suite ?

Il est probable que Mozart rencontre dans cette thématique certaines préoccupations de sa vie conjugale (2)Lettre à Constance, août 1789. « Depuis des siècles nous ne rions que de cela, affirme le musicologue Piotr Kaminsky, la musique elle-même en rit. » Le comique de lucidité s’accompagne ainsi d’une pointe d’autodérision et la raillerie d’un léger malaise, le soupçon que l’on pourrait en pleurer au lieu d’en rire. Malgré tout, Amadeus demeure bienveillant : « Tous accusent les femmes et moi je les excuse », fait-il dire à Don Alfonso (trio n°30).

La fonction instrumentale est plus développée dans cette œuvre lyrique que dans les précédentes ; sans doute parce que la musique épouse davantage l’équivocité des situations que les paroles ne peuvent le faire. La texture ondoyante de l’orchestre et le timbre des bois (clarinettes, bassons et hautbois) empreignent de volupté le mouvement des lignes mélodiques. L’entière réussite du trio Soave sia il vento (n°10) dans l’équilibre revisité entre les instruments et le chant en témoigne. Attraction musicale et attirance charnelle participent de ce magnétisme universel qui triomphe de toute résistance : « Et dans ton verre et dans le mien que toute pensée soit noyée » (brève et sublime scène du toast qu’Omar Khayyâm aurait appréciée). Mais, avant d’abdiquer, la noble et fière Fiordiligi, sentant ses certitudes vaciller, aura supplié Per Pietà (rondò n°25). En vain.

 

Des femmes et des hommes…

Guanqun Yu est certainement l’une des plus convoitées Fiordiligi du moment puisqu’elle fit ses débuts très remarqués au Metropolitan dans ce rôle en 2014, puis l’interpréta à l’Opéra de Cologne en 2015. La voici à Marseille où elle communiquera son tempérament et sa présence lyrique (à fort potentiel soprano dramatique) à la plus opiniâtre des deux sœurs. Marianne Crebassa retrouvera le rôle de Dorabella, plus badin, déjà interprété avec un vif succès à Montpellier. Malgré sa vocalité opulente et un timbre sombre bien projeté dans le grave, la jeune chanteuse reste une mezzo lyrique légère, à la fluide colorature, parfaitement à l’aise dans les travestis mozartiens qui ont placé sa carrière sur orbite internationale (Cecilio, Salzbourg 2013).
Auprès d’une telle dyade féminine (on peut présumer d’un étincelant Prendero quel brunettino duo n°20), il fallait des soupirants d’exception. Josef Wagner (Guglielmo) et Frédéric Antoun (Ferrando) sauront se montrer convaincants. Son sens du phrasé mozartien a valu au premier de participer aux distributions phocéennes de La Clémence de Titus en 2013 et de Don Juan en 2011, dans lequel il fit un Leporello d’une agilité rare dans la tessiture de baryton basse. Le second possède tous les prérequis de l’amoureux d’un drama giacoso. Sa voix allie vaillance et délicatesse stylée, dans un registre de ténor d’une émission rayonnante. Nous aurons également le plaisir de retrouver Marc Barrard dans la peau de Don Alfonso, le catalyseur de toute l’intrigue, et de découvrir Ingrid Perruche en rouée servante sachant « où le diable a la queue » (air n°19). L’orchestre, le septième personnage qui vient, dans cet opéra, transfigurer tous les autres, sera dirigé par Lawrence Foster. La mise en scène de Pierre Constant a déjà l’âge de ses plus jeunes interprètes ; pourtant, son épure élégante et fortement érotisée n’a pris aucune ride. Accessoire principal : un lit. Autour duquel les cœurs s’épanchent et les corps s’embrasent…

 

… à l’école des amants

La légende voudrait que, d’un potin qui circulait à la cour, l’empereur Joseph II fît un sujet d’opéra qu’il « proposa » à Mozart alors qu’à Paris, les Constituants votaient l’abolition des privilèges. L’ancien monde disparaissait, emportant avec lui sa quête hédoniste du plaisir sensuel. Le 19e siècle bégueule s’en détournera : « C’est raide de fond et embêtant pour le bourgeois (3)Flaubert, Correspondance. » Aujourd’hui, les esprits forts cherchent encore la clé de lecture des relations intersexuelles dans la trilogie italienne de Mozart, sondant la profondeur des vanités, du désir, des réticences, des légèretés, des inquiétudes et des pulsions de l’art d’aimer au siècle des Lumières. Noir cynisme, optimisme maçonnique, sans oublier les intentions didactiques que suggère le sous-titre L’école des amants… les théories varient, aussi changeantes que des serments amoureux.
Quant à nous, prêtons à ces intermittences du cœur la fraîcheur d’un capriccio vénitien quand le peintre se rit de la vérité architecturale et la plie, sans rime ni raison, au théâtre à double fond de sa fantaisie et de son ingénue liberté.
Ne boudez surtout pas votre plaisir.

Roland Yvanez

 

  • Così Fan Tutte de Mozart : du 19 au 28/04 à l’Opéra de Marseille (2 rue Molière, 1er).
    Rens. : 04 91 55 14 99 / opera.marseille.fr

  • Rencontre avec les chanteurs et l’équipe de production le 13/04 à la BMVR L’Alcazar (58 cours Belsunce, 1er).
    Rens. : 04 91 55 90 00 / www.bmvr.marseille.fr

 

Notes   [ + ]

1. Le Nozze di Figaro, Don Giovanni et Così Fan Tutte
2. Lettre à Constance, août 1789
3. Flaubert, Correspondance