Farm Fatale © Martin Argyroglo

ActOral #20

Sûre parole

 

Pour sa vingtième édition, ActOral célèbre sans effet anniversaire une création toujours foisonnante de personnalités puissantes et de gestes audacieux. Un festival en prise directe avec le monde, d’autant plus en cette période particulière…

 

Fidèle à sa famille artistique, Hubert Colas affirme, encore plus fortement au regard des récentes contraintes portées à la scène, une volonté de donner toute confiance à « des instincts, à des impulsions d’artistes », et mise sur la création, parfois en cours de finalisation. Sur vingt-cinq spectacles, ce ne sont ainsi pas moins de huit premières internationales et cinq premières françaises qui sont à découvrir à Marseille. Défricheur de talents, Hubert Colas poursuit son engagement à nous faire rencontrer des œuvres qui déplacent notre regard sur le réel, l’interrogent et le distancent, afin de mieux appréhender les défis de notre époque.

Pour vivre ce déplacement, il faut sans doute revenir au corps, à sa mémoire, à ses résistances, à son vécu. Et parce que le champ de la danse est propice à recevoir les expressions singulières et transversales qu’ActOral porte sur le devant de la scène, de nombreuses propositions chorégraphiques jalonnent le programme de cette édition. Entre autres, celles de Joseph Simon, Cherish Menzo, Youness Aboulakoul et Daina Ashbee.

Par ailleurs, attaché à mettre en lumière « des parcours d’auteurs », le festival rappelle cette année ceux qui ont marqué de leur présence les diverses éditions. Des amitiés artistiques qui s’affirment (Dana Michel, Tommy Milliot, Superamas, Julien Prévieux, Julien Gosselin…) et d’autres qui se renouent avec le retour de Christine Angot ou de Philippe Quesne. D’évidentes « parentés » s’affichent également, à l’image d’Alexander Vantournhout, figure de proue de la nouvelle scène contemporaine belge et adepte de la mixité des disciplines, en l’occurrence cirque et danse.

De nombreux artistes d’outre-Quiévrain sont d’ailleurs invités durant cette vingtième édition. Ce qui aurait pu faire penser à un nouveau focus sur la scène belge (déjà en 2016) est en fait le reflet d’une collaboration très fructueuse et de confiance menée ces dernières années avec le centre des arts gantois Campo. Modèle unique et alternatif en Belgique, Campo se base principalement, comme ActOral, sur la recherche artistique et l’accompagnement des premiers pas d’artistes singuliers, souvent dès leur sortie des écoles d’art. Il soutient cette année Frankie, Julian Hetzel, Silke Huysmans & Hannes Dereere… D’autres artistes présents ont également collaboré avec eux sur des projets ponctuels, comme Philippe Quesne ou Steven Michel. Ce sont des témoins importants de ces ponts qu’Hubert Colas n’a de cesse de créer, s’affranchissant des frontières réelles comme symboliques. Un partage de curiosité artistique, de soif de découvertes de talents atypiques et le désir d’offrir à des artistes inclassables une place sur la scène internationale.

Loin d’être freiné par la mise à mal du secteur culturel, Hubert Colas diversifie ses partenariats et propositions. Ce sont de nombreuses collaborations d’artistes qui se tissent, en particulier des duos, propices à la « confrontation d’esthétiques » : l’ADN du festival mais aussi celui de la création contemporaine. Des interactions entre littérature, poésie sonore, performance, théâtre, danse, arts plastiques… se manifestent en effet non seulement au cœur des créations accueillies, mais aussi dans la mise en œuvre de manifestations parallèles. Avec les artistes invités et les lieux associés, Actoral continue de développer son « maillage » entre les arts, les territoires et les publics. Radio Actoral, en public depuis Montévidéo et sur les ondes de Radio Grenouille, opérera le lien entre la transmission de la parole de l’artiste et l’actualité du festival à Marseille. Également en correspondance avec l’activité culturelle de trois villes canadiennes, la radio offrira des formats radiophoniques spécialement créés par des résidents de la Villa Médicis à Rome (qu’Anne-James Chaton, poète sonore et figure incontournable d’Actoral, rejoint), de la Villa Arson à Nice, ou encore de la Villa Gillet à Lyon.

Le festival est aussi l’occasion de découvrir ce nouveau lieu d’occupation artistique qu’est la Cômerie, situé sur les hauteurs de Vauban. Y cohabiteront entre autres le récit des aventures de Jeanne Moynot et Anne-Sophie Turion, et le premier regroupement des films de Randa Maroufi autour de son terrain d’étude, le corps dans l’espace public ou intime. Ailleurs, la librairie L’Odeur du temps ouvrira ses portes au récit fragmenté d’Alexandre Labruffe depuis Wuhan. Et la galerie Où accueillera Yoan Sorin dans un travail collaboratif avec Io Bugard, au programme de la biennale Manifesta 13.

Enfin, les soirées festives de Marseille Manhattan ponctueront les trois semaines du festival chaque samedi. Et même si le contexte actuel réduit les jauges de moitié et freine la libre circulation des artistes et spectateurs, on ne doute pas une seconde du succès de cette nouvelle édition, en réponse à l’impatience du public de venir vivre des expériences artistiques indispensables à l’équilibre du monde !

 

Marie Anezin et Audrey Chazelle

 

Festival Actoral : jusqu’au 10/10 à Marseille.

Rens. : www.actoral.org

Le programme complet du Festival Actoral ici

 


Les Immanquables de la quinzaine

 

John Giorno Poetry Day

Conçue par Anne James Chaton et Jean Michel Espitalier, grands modificateurs de l’image attendue de la poésie, dynamiteurs de frontières proches de l’art contemporain et du rock, cette journée internationale évoquera celui qui fut l’âme des avant-gardes new-yorkaises. Pionnier de la poésie sonore, de la performance et de la visibilité LGBT, John Giorno, disparu l’an dernier, eut sa révélation en entendant le poème Howl d’Allen Ginsberg en 1956 et comprit que la poésie avait 75 ans de retard par rapport à la peinture, la danse ou la musique. Avec pour commandement « Il faut brûler pour briller », Giorno s’est battu pour faire sortir les mots de la page et les livrer à la rue, aux corps et à tous les mondes en marges, tels des coups de poing. Radicales dans son écriture, comme dans sa vie sans limites, ses performances sonnent comme des prêches libertaires : tout est bon pour sortir la poésie du caveau. En collaboration avec le cipM et la Galerie Jean-François Meyer (dont l’exposition de John Giorno en 2002 est reconstituée), cette journée sera l’occasion de découvrir un nouveau lieu du festival Actoral, le Couvent de la Cômerie.

OP

> Le 19/09 au Couvent de la Cômerie (174 rue Breteuil, 6e)

John Giorno © Patrick A. Burns

 

Farm Fatale de Philippe Quesne

Il était presque attendu et en tout cas espéré que pour cette édition anniversaire, Philippe Quesne, star du théâtre contemporain habituée aux plateaux d’Actoral depuis ses débuts, soit de la partie. Au Théâtre La Criée, il présentera Farm Fatale, création qui réunit ici une équipe franco-allemande. Comme souvent chez l’artiste, l’écriture se fait au cours de l’élaboration de la pièce, avec les acteurs soigneusement choisis. Ici, point de texte, mais des voix et quelques chansons qui égrènent des directions, dans cette friche de sens qu’est le plateau. Au milieu de ces bottes de foin, les cinq personnages ne sont pas fermiers mais plutôt des épouvantails qui s’animent. Dans ce champ cimetière d’Oz, où les drôles de figures masquées convoquent tout à la fois Rilke, les OGM, la radio libre, la robotisation et le naturalisme comme une résistance, nos repères se brouillent. Une résistance onirique en forme d’essai décalé, où le masque ne tombe pas.

JSe

> Les 22 & 23/09 au TNM La Criée (30 quai de Rive Neuve, 7e)

 

Violences de Léa Drouet

Partageant l’affiche avec Philippe Quesne, la jeune metteuse en scène bruxelloise Léa Drouet passera de l’autre côté du plateau pour nous raconter elle-même les trajectoires imaginées et croisées de deux enfants, forcées à l’exil par la guerre des hommes. La première est Mado, la véritable grand-mère de l’artiste qui dût, à ses dix ans, passer en zone libre peu avant la Rafle du Vél d’Hiv. Au cours de ce récit, dans un décor fait de sables qui se meuvent, Mado pourrait rencontrer Mawda, cette petite fille kurde de deux ans qu’un policier belge abattit en 2018. Si elle n’est pas visible à l’œil nu, la violence dont parle ici l’artiste ne restera pas sourde et trouvera écho dans nos consciences alanguies par la désolante répétition de l’histoire.

JSe

> Les 22 & 23/09 au TNM La Criée (30 quai de Rive Neuve, 7e)

Violences de Léa Drouet

Joseph Simon – Third Culture Kid et Chameleon

Deux solos de Joseph Simon pour découvrir l’univers de cet artiste qui grandit en regardant du ballet à la maison et s’initie à la danse par le hip-hop. Un Français venu de Hollande qui déménage en Allemagne avant de se retrouver au Japon avec une certaine difficulté à expliquer ses racines. Sa toute première création, Third Culture Kid, une expression anglophone pour traduire la culture d’un enfant construite en dehors de celle de ses parents, est un tour du monde de toutes ses influences, à travers la parole, la danse, la musique. Le parcours de vie qui a forgé son identité se révèle au public par la voie du breakdance dans son deuxième solo, Chameleon, où Joseph absorbe son environnement à chacun de ses pas.

AC

> Les 23 (Third Culture Kid) & 24/09 (Chameleon) à Montévidéo (3 impasse Montévidéo, 6e)

 

Cutlass Spring de Dana Michel

La performeuse Dana Michel tente de dénouer les fils de sa sexualité à l’intérieur de sa mémoire de femme, de mère, d’amante. Seule en scène à l’intérieur d’un espace qu’elle construit, déconstruit, remplit et vide, d’objets, de vêtements, de brides du quotidien, elle livre son intimité à la lumière d’une introspection progressive et instinctive. Le travail de Dana Michel sur Cutlass Spring s’appréhende dans une obsession à faire remonter, in-fine, une certaine « archéologie du désir ».

AC

> Les 23 & 24/09 à Montévidéo (3 impasse Montévidéo, 6e)

 

Pleasant Island de Silke Huysmans & Hannes Dereere

Cette petite île perdue dans le Pacifique fut celle des plaisirs et est aujourd’hui le territoire où l’on exile chaque année des centaines de migrants, parce que d’aucuns y voient une stratégie de repeuplement. Sur ce minuscule Etat insulaire de Nauru, le duo d’artistes flamands est donc allé collecter les paroles de ces gens qui n’ont pas choisi d’y être ou de ceux qui veulent qu’ils y soient. Sur le plateau, mêlant technologies, réseaux sociaux et smartphones, la narration égale en sensibilité la pertinence de l’analyse de cette déstructuration organisée du monde.

La soirée se poursuit ensuite sur place aux Bernardines avec la danse virtuose et éclatante de David Wampach et Aina Alegre, ou au théâtre de La Joliette pour une plongée dans l’adolescence toute tendue de contradictions entre désir et culpabilité, écrite par Naomi Wallace et mise en scène par Tommy Milliot.

JSe

> Les 25 & 26/09 au Théâtre des Bernardines (17 boulevard Garibaldi, 1er)

 

Les lectures de la quinzaine

À l’origine d’Actoral, il y a le goût des mots, le goût d’un auteur, Hubert Colas, qui fait venir d’autres paroles à nos oreilles. Et si ces formes sont plus légères, de nature moins spectaculaires, on aurait tort d’oublier les fondations de ce qui fait la communauté, plus ou moins éphémère, de ce festival-là : les lectures. Entendre la voix de celui dont les mots nous parviennent d’habitude silencieusement, c’est un peu boire l’eau fraîche à la source, c’est se rendre compte de la chair des mots, de leur texture, de leur physicalité.

Parmi elles, on ne saurait que vous recommander particulièrement Émail Diamant, 32 récits à géométrie variable en rapport plus ou moins étroit avec les dents de Fabienne Radi (le 26 au Couvent de la Cômerie) ou encore Gratte-ciel, dernier opus de Sonia Chiambretto (le 24 à la Cômerie aussi). La soirée à la librairie Histoire de l’Œil (le 29) sera consacrée au travail des éditions Nous, petite maison indépendante et associative qui édite aussi bien Kafka, Ovide et Paul Celan que Slavoj Zizek, Christophe Manon ou Jean-Christophe Bailly, pour tenter de répondre à ce qui nous fait aujourd’hui.

JSe

Émail Diamant de Fabienne Radi

Frankie – Laguna Beach

Frankie est l’exemple type des projets menés par Campo. Passés par l’école des beaux-arts de Gand, Jef Staut, Brecht Hayen, Vincent & Simon Lynen et Timo Fannoy se sont essayé pour certains à la photographie, pour d’autres au cinéma d’animation avec succès, voyant leurs courts métrages sélectionnés dans les plus prestigieux festivals français et internationaux. Tout ça avant de créer Frankie, groupe de musique dans lequel ils injectent leur univers décalé, tendre, plus poétique que politique et peuplé de petites marionnettes parfois bien trash. Laguna Beach est un concert-performance, un monde de papier, de ruban adhésif et de fil de fer baigné de rock, punk, jazz très 90’s. Les personnages marionnettes ne doivent leur durée de vie au plateau qu’à la musique live qui les anime, qui devient aussi bruitage d’objet.
Davantage explosion d’installations en mouvement que théâtre d’art visuel, Laguna Beach est surtout un nouvel ovni issu de la scène belge alternative. Dont Marseille aura la primeur de son énergie communicative !

Marie Anezin

> Le 26/09 à Montévidéo (3 impasse Montévidéo, 6e)

 

Jezebel de Cherish Menzo

Cherish Menzo se pare de la figure de « Vixen », ce modèle féminin noir, aux formes pulpeuses et au charisme envoûtant starifié dans les clips de hip-hop made in US. Devenue Jezebel, elle adopte les codes de cette esthétisation de la femme dominatrice jusqu’au bout des ongles, déplaçant l’objet de fantasme masculin dont elle est le fruit vers une possible renaissance iconique. En descendant de son piédestal qui agit sur elle comme un carcan, la belle ne retrouve-t-elle pas de sa superbe ?

AC

> Les 29 & 30/09 au Théâtre des Bernardines (17 boulevard Garibaldi, 1er)

 

Today is a Beautiful Day de Youness Aboulakoul

La violence préoccupe bon nombre d’artistes aujourd’hui et se retranscrit en geste chorégraphique. Youness Aboulakoul a essayé de comprendre la résonnance de toute forme de violence à travers son propre corps. Il en mesure l’impact par le prisme d’objets qui seraient une éventuelle extension organique. Un corps en tension vibre au son de la création sonore à cordes tendues de Youness Aboulakoul, un univers musical électronique imprégné de la richesse de la musique marocaine.
Le jeune chorégraphe marocain a débuté par la danse hip-hop puis été remarqué comme interprète chez Olivier Dubois (Auguri, Souls) et dans Au temps où les Arabes dansaient de Radhouane El Meddeb. Il signe avec Today is a Beautiful Day un premier solo intrigant qui met à distance le drame et convoque l’humour. Today is a Beautiful Day risque bien d’être notre nouveau mantra du matin, notre appel à l’espoir et l’un des spectacles les plus puissants d’Actoral 2020.

Marie Anezin

> Les 29 & 30/09 au Théâtre du Gymnase (rue du Théâtre Français, 1er)