Traction par Motionhouse, présenté à la Folle Histoire en 2013 © S. Tanner et M. Lowndes

Karwan en danger !

L’Interview
Anne Guiot (Karwan)

 

Bien que les arts de la rue semblent ne s’être jamais si bien portés, l’une des structures phares de leur développement en PACA, Karwan, est aujourd’hui en danger. Baisse des financements, changement de la cartographie politique… La directrice de la structure nous en dit plus.

 

Qu’est-ce que Karwan ?
Karwan existe depuis 2000. Je le dirige depuis 2009. Au début, la structure avait en charge le développement des arts de la rue et des arts du cirque, au moment où ces formes étaient encore émergentes. Elles le sont peut-être encore, mais elles se sont quand même assez développées… Les grandes signatures de Karwan, c’est une collaboration avec Lieux Publics sur l’Année de 13 Lunes, les Escales du Cirque au J4 en 2002-2003, l’exposition Le Grand Répertoire des Machines de François Delarozière… Et dans la foulée, la Folle Histoire des Arts de la Rue… C’est à ce moment-là que j’ai pris mes fonctions. Auparavant, j’étais coordinatrice de la Cité des Arts de la Rue.

 

Outre la diffusion, que fait votre structure ?
On a aussi une fonction d’interface ressource très importante, notamment à travers notre site, rue-cirque-paca.karwan.fr, qui sert de portail des arts de la rue en PACA. C’est un outil à la fois professionnel, pour l’information et la ressource, et grand public, avec un agenda complet des manifestations dans la région. Cette fonction-là nous permet vraiment de savoir où en sont les arts de la rue et les arts du cirque en région. Et donc d’être force de proposition pour les acteurs culturels et les collectivités, et d’accompagner les artistes…

 

Et où en sont les arts de la rue justement ?
En ce moment, le contexte général est plus que difficile, pour le spectacle vivant en général. Et puis ces formes, alors qu’elles sont parmi les plus plébiscitées, font partie des arts peu financés, comparativement au théâtre et à la danse, à l’échelle nationale notamment.

 

Pourtant, on a l’impression que localement, les arts de la rue ne sont pas les plus mal lotis…
On est dans un paradoxe. Au niveau national, les arts de la rue sont très peu financés : nos financements en globalité n’équivalent même pas à une scène nationale, au niveau du ministère.
Après, nous sommes impactés, et particulièrement Karwan vu que la structure n’est pas labellisée, car nos partenaires principaux sont les collectivités. C’est pourquoi, dès que je suis arrivée, on s’est défini comme « bâtisseur de projets culturels territoriaux rue et cirque ». Grâce à notre grande connaissance du territoire, nous sommes force de proposition auprès des collectivités pour inventer des manifestations.

 

Et pourtant, vous subissez coup sur coup l’annulation de deux de vos principales manifestations…
Oui, à plusieurs niveaux… Il faut savoir qu’on a trois niveaux d’intervention.
D’abord, la Région, puisque Karwan coordonne le Réseau Inter-régional en Rue, qui compte quarante acteurs culturels déjà programmateurs de spectacles de rue et de cirque, disséminés sur tout le pourtour de la région. Ce sont essentiellement des petites villes, des théâtres et des scènes nationales. C’est un réseau de qualification, de débat artistique et de partage d’infos. La face visible du R.I.R, c’est la Saison régionale Rue et Cirque, qui en est à sa sixième édition : chaque année, on organise des tournées, comme celle des Arts Oseurs avec Livret de Famille. Et depuis l’an passé, on labellise deux compagnies régionales (cette année, Kitschnette et la Mondiale Générale), c’est-à-dire qu’on favorise leur diffusion et qu’on leur apporte un soutien financier sur dix dates, grâce au soutien de la Région PACA.
A l’échelle du département, on s’occupe de la Folle Histoire, que le Conseil général a décidé d’annuler cette année. C’est un problème de fond. On est dans un contexte sévère, parce que d’une part l’Etat baisse ses financements et ses dotations aux collectivités territoriales, et que d’autre part, il y a une réforme territoriale. Même si elle ne touche pas la région, on a désormais une métropole, dont les contours sont imprécis. Le CG, sans visibilité, a choisi d’abandonner.
Notre troisième niveau de fonctionnement, c’est la ville, avec par exemple Salon. La nouvelle municipalité a tout simplement annulé le festival Salon Public, alors que nous étions prêts ! Ils ont refusé de nous recevoir et n’ont même pas notifié leur décision par écrit ! On a eu confirmation par voie de presse…

 

Ces trois manifestations ont pourtant eu des temps forts pendant l’année Capitale européenne de la Culture…
On a connu pas mal de temps forts en 2013, à commencer par la Folle Histoire. Et côté Saison Rue et Cirque aussi, même si ça a été moins visible. On a notamment conçu un projet pendant un mois au Maroc avec des compagnies régionales, dès 2012. On en est revenu avec un projet fou et ambitieux l’an passé.
Pourtant, les financements avaient déjà commencé à baisser. Depuis, on a perdu 11 % de notre budget de fonctionnement. Ça paraît peu, mais ça a réduit notre effectif, déjà peu étoffé. Car si on a de gros projets, notre équipe est toute petite.

 

Comment voyez-vous l’avenir dans ce contexte ?
Nous sommes force de proposition, notamment pour donner une suite au projet Entre flammes et flots, qui a connu un beau succès l’an passé… Et on aimerait ouvrir au public la Cité des Arts de la Rue, inaugurée l’an passé, afin de décentraliser la culture.
Par ailleurs, Anne-Marie Estienne d’Orves (ndlr : adjointe au maire de Marseille déléguée à la culture) annonce une biennale des arts urbains, probablement en 2016. Vu que Karwan fait partie des structures qui ont le plus valorisé l’espace public en 2013, nous aimerions en être, mais vu le cumul des handicaps, nous ne seront peut-être pas au rendez-vous…
C’est un énorme paradoxe dans la mesure où Marseille, et plus généralement la région, est particulièrement dotée en structures pour les arts de la rue. C’est d’ailleurs ce que disait en creux la Folle Histoire : la région est le berceau des arts de la rue. Et comme il y a une grande appétence pour ces formes-là, on garde espoir !

 

Quelques mots sur Michel Crespin ? (ndlr : le créateur de la Cité des Arts de la Rue, de Lieux Publics et de la FAI-AR nous a quittés en septembre dernier)
C’est lui qui m’a accueillie à Marseille. Il était directeur de Lieux Publics à l’époque. Grâce à lui, j’ai vraiment assisté à l’éclosion des arts de la rue. J’ai travaillé avec lui et Pierre Berthelot sur la création de la Cité des Arts de la Rue.
C’était quelqu’un de visionnaire : il voyait au-delà des petites querelles de « famille » et politiques. Il avait toujours un temps d’avance, et une capacité d’écoute exceptionnelle. Il était très fédérateur.

Propos recueillis par Cynthia Cucchi

 

Pour en savoir plus sur Karwan : 04 96 15 76 30 / rue-cirque-paca.karwan.fr

Hommage à Michel Crespin le 18/10 à la Cité des Arts de la Rue (225 avenue des Aygalades, 15e).
Rens. : www.lacitedesartsdelarue.net