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Est-ce bien de l'art ?

Jean-Pierre Cometti, qui développe l’une des positions les plus radicales dans le champ de l’actuelle philosophie de l’art, se propose d’analyser les « usages » que l’on fait de ce mot, plutôt que de chercher à définir des frontières pour les pratiques artistiques… (lire la suite)

Jean-Pierre Cometti, qui développe l’une des positions les plus radicales dans le champ de l’actuelle philosophie de l’art, se propose d’analyser les « usages » que l’on fait de ce mot, plutôt que de chercher à définir des frontières pour les pratiques artistiques

Il y a des préjugés tenaces. Pourquoi l’image de l’artiste isolé dans la « profondeur » de son imaginaire, habité par une « inspiration » entièrement vouée à sa subjectivité, est-elle encore si présente ? Pourquoi en va-t-il de même pour la mythologie du philosophe enfermé dans la sphère ascétique des idées, éloigné des usages quotidiens du monde ? On pourrait s’étonner de rencontrer Jean-Pierre Cometti, enseignant d’esthétique à l’Université de Provence et l’un des plus brillants représentants français de la philosophie analytique, flanqué d’une bande d’artistes frondeurs (Gilles Barbier, Alain Rivière, Francesco Finizio, Saverio Lucariello, Noël Ravaud ou Stéphane Bérard), pas vraiment versés dans l’imagerie romantique du génie créateur. Certains d’entre eux ont même créé un groupe de punk anti-lyrique, Cosa Mentale, qui fera un jour le tour de France des salles de concert confidentielles.
A l’inverse d’une majorité de philosophes français qui ne voient pas l’utilité de fréquenter les artistes de leur temps, Cometti écarte la scolastique, le cantonnement aux « discussions internes, plus attentives aux arguments des uns et des autres qu’aux pratiques artistiques comme telles, en tout cas directement. » Refusant le débat sur ce que serait l’essence de l’art, il remplace la question « Qu’est-ce que l’art ? » par « Quand y a-t-il de l’art ? », soit une expérience participant de la sphère de la vie quotidienne. Ce qui lui a permis de déplacer l’attention sur les « usages » : « Il n’appartient pas à la philosophie de pratiquer quelque sélection que ce soit, au nom de quelque principe que ce soit. C’est la notion d’art, l’usage que nous faisons de ce mot, qui sont évaluatifs et renvoient à des normes. La philosophie vient après, et avant, si je puis dire, il y a la critique d’art. » Il est opportun de rappeler, presque un siècle après le fameux urinoir de Duchamp, que le ready-made reste un casse-tête pour une partie considérable de philosophes, occupés au débat parfois stérile entre l’art et le non-art. Cometti s’en éloigne avec L’Art sans qualités (Farrago, 1999), où il considère que l’attribution de qualités aux œuvres d’art (autres que celles qu’on peut décrire face à des simples objets) jouent, dans leur appréhension, un rôle mineur au regard des usages. Ce qui permet d’ouvrir la réflexion sur les transgressions induites par les avant-gardes (qui ont parfois abandonné l’objet au profit de dispositifs, processus ou événements performatifs). Dans son ouvrage majeur, Art, modes d’emploi : esquisses d’une philosophie de l’usage (La Lettre Volée, 2000), il s’attache à démontrer que la seule considération des usages au sein des pratiques artistiques (leurs « modes d’emploi »), suffit à en saisir le sens, les enjeux et la puissance d’innovation. Cette approche pragmatique, plutôt concernée par le contexte de l’œuvre, est le trait distinctif de la philosophie analytique anglo-saxonne, qui ne cherche à fixer « ni attentes ni destination à l’art » (en opposition à la tradition spéculative « continentale », franco-allemande). Né du positivisme logique (et de l’influence de la pensée de Wittgenstein), ce courant, qui cherche à éliminer les résidus irrationnels ou émotionnels de la philo, ne s’intéressera à l’art, domaine qui se voudrait dégagé d’une analyse « objective », que sur le tard (fin des années 50). S’attachant au fonctionnement symbolique de l’art, cette réflexion s’approche alors de la science, par un style analytique (clair, direct, argumentatif) cherchant à dégager l’art des mythes de l’intériorité, des arrières-mondes « hors du commun ». Plus de « sens caché » à dévoiler : Cometti propose d’en finir avec la métaphore (et la métaphysique qu’elle véhicule) et prend parti pour la littéralité. Une position radicale dans le champ de la philosophie contemporaine, y compris au sein même de l’esthétique analytique qui, déjà, s’attire souvent les foudres du milieu universitaire en France, accusée de disséquer et désenchanter l’art dans la neutralité d’un laboratoire. Pourtant, le fait que les œuvres soient riches de sens et destinées autant à la compréhension qu’au plaisir, implique-t-il d’attendre une révélation au-delà de l’entendement commun et des frontières du langage ? Est-on obligé de renoncer à la réflexion face à des œuvres protégées par l’obscurité de l’intuition, du sensible et de la subjectivité ? Selon Cometti, aucun domaine ne peut être fétichisé et soustrait à la discussion : « Il n’y aurait pas d’art si le langage n’existait pas ou s’il n’existait personne pour en parler. »

Pedro Morais

Le 7 à 19h au cipM : présentation par Jean-Pierre Cometti d’un dossier publié par la revue Il Particolare sur l’écrivain Arno Schmidt

Biographie et bibliographie complètes de Jean-Pierre Cometti sur le site de la Revue Francophone d’Esthétique : www.r-f-e.net