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  • <em>Le Bruit des choses qui tombent </em>au FRAC PACAMaria Isabel Rueda - La mano en el fuego
  • <em>Le Bruit des choses qui tombent </em>au FRAC PACAVue de l'exposition © J-C Lett

Le Bruit des choses qui tombent au FRAC PACA

Souffler le chaud et l’effroi

 

Dans le cadre de l’année France Colombie, le FRAC PACA accueille une exposition curatée par Albertine de Galbert((Albertine de Galbert (née en 1980 à Grenoble) est commissaire d’expositions indépendante, fondatrice de http://arte-sur.org en 2011, vice-présidente de La Maison rouge-Fondation Antoine de Galbert et présidente du conseil d’administration de l’École nationale supérieure d’Arts de Paris-Cergy. Elle est référente en France de La Fabrique des images, un programme de résidences croisées France/Mexique développé par l’Institut Français d’Amérique Latine (IFAL) de Mexico)) et Elena Lespes Muñoz (1), spécialistes de l’Amérique du Sud et de ses artistes. Le Bruit des choses qui tombent, titre éponyme au roman de Juan Gabriel Vásquez, envisage la peur, à la fois comme sujet et comme fil rouge de l’exposition dans laquelle les œuvres de quatorze artistes colombiens dialoguent avec celles du Fond Régional d’Art Contemporain afin d’ouvrir le propos et faire de la peur un mal commun…

 

« La peur nous fait peur et c’est une erreur, car elle est essentielle à notre survie », assure le philosophe et hypnothérapeute François Roustang.

La peur est une émotion nécessaire, car c’est elle qui met en alerte notre cerveau, qui activera nos systèmes d’autodéfense. Mais, des peurs irraisonnées de l’enfance à celles plus ou moins fondées de l’âge adulte, quand la peur du loup fait place à la peur de l’autre, comment déjouer les stratégies de ceux qui voudraient nous faire vivre constamment en état d’alerte ? Des faiseurs de peur qui ne sont pas forcément ceux désignés comme tels, car « c’est bien le fond de commerce des populistes que de jouer avec une politique des émotions », expliquait Roland Gori après les attentats de novembre 2015. Se demander alors à qui profite l’état anxiogène alimenté par la classe politique et les médias de masse, et se souvenir, en visitant l’exposition, du pari tenu par les artistes contre la violence((« Le pari de l’art contre la violence » avec Roland Gori, émission Les Grandes Tables de France Culture, avril 2017)) et les différentes formes de manipulation de cette peur.

Le Bruit des choses qui tombent s’organise selon trois angles. En premier lieu, les curatrices se demandent de quoi nos peurs sont faites, individuelles et collectives, liées à notre histoire personnelle, héritées de la grande histoire. On sait aujourd’hui, grâce aux neurosciences et à l’epigénétique((L’épigénétique suggère que nos modes de vie, notre nourriture, notre histoire influencent également l’héritage biologique que nous léguons. Et renvoie de nouveau à la question de l’hérédité des caractères acquis (Charlotte Samson, National Géographique Science))), que nous archivons les peurs de nos ancêtres, à l’image de la vieille armoire de Doris Salcedo. L’artiste fabrique des métaphores, des formes au pouvoir évocateur fort qui encapsulent des souvenirs liés à la disparition et à la perte, dans des pièces monumentales et solides qui perdureront dans le temps. Quand le drame ne nous touche pas directement, pourquoi aimons-nous tant jouer à nous faire peur, comme dans la vidéo d’Ana Maria Millán réalisée selon les codes des giallo de Mario Bava ? L’exposition interroge les mécanismes de l’instrumentalisation de la peur, mais également les moyens de la conjurer, comme dans le cri cathartique de la vidéo d’Absalon ou la Traumathèque de Christophe Berdaguer et Marie Péjus.

Quelles formes contemporaines pour dire nos peurs contemporaines ? Le titre de l’exposition induit déjà un double sens plastique et sémantique, celui de la sculpture qui s’écroule, de la porte qui claque, de l’objet qui se brise en tombant sur le sol, ou du corps qui choit comme celui de la toile d’Ever Astudillo, Signos Astudillo, montrant une scène de panique dans une rue anonyme autour d’un corps jonchant le sol… Récits, fictions et documents d’archives racontent l’état d’angoisse dans lequel baignent les sociétés occidentales sécuritaires de l’après 11-septembre. « La peur s’est durablement installée dans le champ politique, elle est constitutive de l’autorité politique tant elle peut s’avérer utile à l’État pour désigner un ennemi commun ou mettre en place des mesures dites de prévention et de gestion du risque », expliquent Patrick Boucheron et Corey Robin dans L’Exercice de la peur. Usages politiques d’une émotion. Le Palimpsesto d’Óscar Muñoz met en forme l’invective du censeur décrit dans le livre de Georges Orwell et l’instauration du climat de surveillance en imprimant 1984 sur des feuilles mouillées. Les lettres se sont détachées pour se recoller de façon aléatoire et réécrire l’histoire d’une époque à laquelle personne ne comprend plus rien… La vidéo de Laurent Grasso joue sur les mêmes ressorts que la toile d’Ever Astudillo, ceux dont usait Fritz Lang dans M le Maudit : la rumeur qui monte et le groupe par qui le malheur arrive. Le spectateur suit les mouvements d’un travelling mis en musique, dans lequel on peut voir des hommes et des femmes de dos, à l’exception de quelques regards caméra qui permettent au spectateur d’appartenir à la scène dont ils sont témoins. Un événement qui ne nous sera pas raconté, mais dont la mise en scène laisse présager d’un drame même si rien ne nous l’indique réellement. Mais à certaines heures, « tout est bruit pour qui a peur »…

Bien sûr, il est largement question de la situation politique et sociale de la Colombie dans l’exposition. Dans les peintures de Beatriz González, dont les processions rendent justice aux nombreuses marches revendicatrices des droits pour les indigènes. Dans l’installation d’Alex Rodriguez aussi, dont les productions sont issues d’ateliers réalisés au sein des ZVTN colombiennes (« zones villageoises transitoires de normalisation », conséquences des accords de paix entre l’État et les FARC en 2016). L’artiste s’est rendu dans l’une d’entre elles pour suivre et rendre compte du processus de « normalisation » des anciennes populations FARC mis en place par le gouvernement colombien. Ainsi, les carnets d’alphabétisation sont-ils présentés à côté des dessins de l’artiste et des productions de villageois qu’il a invités à réfléchir sur leur identité.

Sur le plateau multimédia, une très belle vidéo de Maria Isabel Rueda, La Mano en el Fuego, achève le parcours du visiteur sur le ton plus léger d’un film réjouissant, réalisé selon l’esthétique dite gothic tropical. Pourtant, en cette fin d’année où les raisons de se réjouir se font rares, il demeure une inquiétude que les mots de Victor Hugo pourraient encore décrire : « Dans ces moments de panique, je n’ai peur que de ceux qui ont peur. »

 

Céline Ghisleri

 

Le Bruit des choses qui tombent : jusqu’au 18/02/2018 au FRAC PACA (20 boulevard de Dunkerque, 2e).
Rens. : 04 91 91 27 55 / www.fracpaca.org

 

  1. Elena Lestes Muñoz est doctorante à l’Université Paris 1 et à l’Université de São Paulo. Elle est également coordinatrice de projet pour la plateforme http://arte-sur.org, dédiée à l’art contemporain d’Amérique du Sud. []