44 Corpus de Bernard Plossu

Bernard Plossu à Marseille & Aix-en-Provence

Rêveries d’un promeneur solitaire

Cet automne, la Vieille Charité et le Musée Granet s’associent pour présenter plus de 350 images, en majorité inédites, réalisées par Bernard Plossu lors de ses déambulations à Marseille et ses randonnées à la Sainte-Victoire.

 Ici même ou ailleurs, le paysage vous est familier, il l’est pour celui qui s’y pose mieux qu’un oiseau sur la grève. Sa destination, la vôtre, et la finalité de ce voyage, tient en un mot, et ce mot, sur un souffle : rêveries. Pour lui, marcher, c’est voyager, errer, s’expatrier, penser, rêver. En humble immersion dans la nature ou dans une marche urbaine « semée de spectacles », Plossu chemine en toute liberté, célèbre la lenteur et le bonheur de flâner ; il nous parle de « tous ces moments apparemment sans importance qui ont, en fait, tant d’importance. (1)C’est ainsi que Bernard Plossu définit l’acte photographique. » Les images naissent de la perception d’une situation qui émeut sa sensibilité et retient son regard. C’est ce que le psychanalyste Serge Tisseron nomme « image-sensation », une vision plus directe et moins intellectualisée : sensualité d’une matière, effet subtil de lumière, connivence de deux formes… Images changeantes d’une certaine permanence du temps, mouvement de la vie dont il sait saisir l’instant dans ses perpétuelles vibrations (2)Baudelaire, De la couleur, Salon 1846 dans Critique d’Art (Gallimard. Tel un nuage dense et mobile, il capte et joue avec la lumière, évolue dans et avec le paysage, jusqu’à s’y dissoudre pour mieux le restituer. Dans un éloge de l’apparition, une poétique du surgissement, Plossu traque l’instant furtif où la vie s’insinue. Son objectif, un 50 mm, cet « œil léger à la disposition de la main » prolonge son insatiable curiosité, et engrange, tel un filet à papillons, les instantanés comme autant de moments prélevés dans la poésie du monde.
La cohérence et l’humilité de sa démarche donnent un second souffle à la Sainte Victoire, devenue Montagne blanche. Le titre opère comme un pendant paradoxal à ses amours américaines, à ces montagnes de Caroline du Nord qui donnèrent leur nom à cette université rebelle, le Black Mountain College. Ce « Bauhaus américain », actif de 1933 à 1957, aura une influence immense sur la culture américaine, et notamment sur la Beat Generation à laquelle Bernard Plossu appartient. Les photographies de la Sainte Victoire sont de sujets divers et d’époques variées, mais unifiées par ce regard si singulier et cette expérience de lumière absolue, aveuglante, que Plossu parvient à apprivoiser pour faire image. Tous les tirages ont été réalisés par Françoise Nuñez, son épouse, elle-même photographe. Leur petit format permet de conserver les valeurs de netteté de la photo et oblige celui qui regarde à concentrer son attention, à « bien » regarder. Se crée ainsi une intimité, une réelle familiarité : « La miniature concentre la lumière, impose au spectateur de s’approcher et d’entrer dans l’image », explique le maître.
A Marseille, Plossu faufile son regard dans la ville et poursuit sa promenade visuelle à l’écoute du hasard. Toujours en marche, en voiture ou dans un train, à la recherche d’une appropriation du paysage par le mouvement du corps, le mouvement cinématographique, le mouvement géométrique, le photographe bouscule constamment les cadrages. Le noir et blanc agit sur Marseille comme un filtre et permet de retenir les lignes de forces d’une ville en constante mutation. Les gris onctueux viennent caresser les lignes géométriques si chères à Plossu. Ce Marseille « au tournant du siècle » apparait dans la modestie des existences urbaines, à l’écart du tumulte de la cité phocéenne. Mais loin de Plossu l’envie de proposer une lecture sociologique de la ville, il en est tout au plus le reflet d’une parole absente, la musique du temps qui passe. Il sait regarder ce que l’on se contente de voir, « il est un parmi eux, ombre au milieu de leurs ombres, corps près de leurs corps. (3)Pérec, W ou le souvenir d’enfance (Gallimard) »

 Nathalie Boisson

 

  • Marseille / Plossu : jusqu’au 16/12 au Centre de la Vieille Charité (2 rue de la Charité, 2e) et à la Salle Arthur Rimbaud (Gare Saint-Charles, 1er).

    Rens. www.marseille.fr

  • La Montagne blanche : jusqu’au 16/12 au Musée Granet (Place Saint Jean de Malte, Aix-en-Pce).

    Rens. 04 42 52 88 32 / www.museegranet-aixenprovence.fr

  • Montag(n)es : jusqu’au 15/12 à La Non-Maison (22 rue Pavillon, Aix-en-Pce).

    Rens. 06 29 46 33 98 / www.lanonmaison.com

+ participation à l’expo Euroméditerranée 2002-2009 à la Galerie du Châteaud de Servières (Ateliers d’artistes de la ville de Marseille, 11-19 bd Boisson, 4e)

 

L’Interview : Bernard Plossu

 

Le grand photographe, qui se définit modestement comme un passeur de photographies, partage avec nous son expérience le temps de quelques questions.

 

Pour les Tibétains, « le voyage est un retour à l’essentiel ». Comment définiriez-vous cet essentiel ?
Voyager, ce n’est même pas une philosophie, c’est un besoin. Un besoin instinctif d’aller ailleurs. Ensuite, je dirais que dans la vie, il y a des choses essentielles à apprendre à certaines périodes : à vingt ans, trente ans, quarante ans… On peut faire très tôt le choix d’aller à la découverte du monde, mais on peut également avoir mené une vie très classique et un jour avoir une révélation, se dire « il faut que j’aille voir ailleurs ce qui se passe. »
Une image n’est pas seulement porteuse de ce que l’on voit, mais aussi de ce que l’on est. Elle est forcément liée à l’accumulation d’expériences, à notre vécu. On n’apprend pas à voir, on apprend à s’intéresser aux choses et aux gens par le biais de l’œil. Et plus on apprend à voir, plus on voit, et inversement. C’est un peu comme le principe du voyage : plus on va loin, plus on trouve d’endroits où aller encore plus loin. A vingt ans, j’étais au Mexique sur les routes, je ne savais pas que j’allais être photographe, et j’étais pourtant ce qu’on est réellement quand on est photographe, c’est-à-dire essentiellement un visuel ayant besoin de saisir des choses qui l’étonnent, le bouleversent, l’émeuvent.

 

On connaît votre intérêt pour le cinéma et son influence dans votre approche photographique ; qu’en est-il d’autres arts comme la littérature et la peinture ?
Tout est essentiel, on ne peut pas se contenter de regarder des photos. Il faut être ouvert à tout, c’est mon seul conseil aux jeunes : passer beaucoup de temps dans les musées, les bibliothèques et, surtout, de ne pas regarder la télévision ! Cela serait trop long de nommer tous ceux que j’aime. Mais pour la peinture, ça va de Corot à Malevitch en passant par Courbet, Soutine, et bien d’autres. Et pour la littérature, de Balzac à Lowry via Pavese et Izzo. Il y a toujours une image photographique quelque part dans un livre de Malcom Lowry… Par contre, il ne faut jamais dire d’une photo « on dirait un tableau », ça n’a aucun sens.
Mais la clé de mon travail, c’est une phrase dans laquelle Michel Butor décrit les paysages qui défilent derrière la fenêtre du train comme des « paysages intermédiaires », « un paysage qui passe et qui n’est déjà plus là. (4)Michel Butor, La Modification (Editions de Minuit, 1957)  »

 

Y a-t-il d’autres photographes dont vous appréciez le regard porté sur Marseille, et pourquoi ?
Tout d’abord, il faut rappeler que l’histoire de la photographie n’est pas américaine comme on l’a trop dit. La modernité photographique a été créée avec le Pont transbordeur. Tous les grands photographes des années 30 sont venus à Marseille ; c’est important de le dire. Autrement, sur Marseille, il y a le travail de Julia Pirotte durant la Seconde Guerre mondiale, et actuellement Baylon, remarquable photographe madrilène de rue. Il est venu un mois en résidence à Marseille et je rêve que ses photos soient exposées pendant le Off de Marseille 2013. Sinon, comme photographes marseillais, j’aime Mathias Olmetta, Franck Pourcel, Michel Lozano…

 

Au fond, un photographe, c’est quelqu’un qui…
Est de plain-pied avec la réalité, qui écoute et participe. C’est quelqu’un qui admire le style « caméra à l’épaule » des films de la Nouvelle Vague de Raoul Coutard. Et c’est aussi Edouard Boubat, mon maître, qui disait « Image = Magie ».

Propos recueillis par Nathalie Boisson

Notes   [ + ]

1. C’est ainsi que Bernard Plossu définit l’acte photographique.
2. Baudelaire, De la couleur, Salon 1846 dans Critique d’Art (Gallimard
3. Pérec, W ou le souvenir d’enfance (Gallimard)
4. Michel Butor, La Modification (Editions de Minuit, 1957)