Ângela Ferreira - Rádio Voz da Liberdade

Installations, photos, films sculptures. Commissariat : Muriel Enjalran. Dans le cadre de la Saison France-Portugal 2022

Le Frac Provence-Alpes-Côte d’Azur inaugure son projet artistique et culturel Faire société en invitant l’artiste Ângela Ferreira à déployer de nouvelles productions liées aux formes historiques d’activisme artistique. Ângela Ferreira, artiste portugaise née en Mozambique, mène une recherche sur l’histoire sociale et politique des territoires à travers le prisme de l’art et de l’architecture ; elle explore l’histoire coloniale du Portugal et réinterprète le jeu d’influences et d’interactions politiques entre l’Europe et le continent africain au travers d’installations composites mêlant photos, films, sculptures. L’exposition au Frac rend hommage au rôle essentiel qu’ont joué les radios dans la diffusion des luttes d’indépendance dans le monde, comme la station de radio portugaise Radio Voz da Liberdade, hébergée par Radio Alger de 1962 à 1974 jusqu’à la chute du régime dictatorial de l’État Nouveau.

 

Elle concilie une recherche plastique exigeante avec une réflexion engagée sur une histoire géopolitique complexe, que ce soit sur les vestiges de l’architecture coloniale et les utopies auxquelles ont donné lieu les projets modernistes en Afrique, ou sur le souvenir de figures marquantes comme Carlos Cardoso, journaliste mozambicain assassiné en 2000 pour avoir publié une enquête sur la corruption liée à la privatisation de la plus grande banque du pays.
Dans une installation de 2011, elle propose une structure figurant une tour radio, diffusant la voix de Cardoso connu pour ses pièces radiophoniques. Angela Ferreira met également en évidence le rôle essentiel de cet outil de communication dans les zones rurales en Mozambique et sur un autre plan le rôle que les radios ont joué dans la diffusion des luttes d’indépendance dans le monde.
L’exposition du Frac met en lumière les liens de solidarité entre le Portugal et l’Algérie pendant la période du régime dictatorial portugais appelé « l’État Nouveau ». Les œuvres présentées explorent cette histoire méconnue et rendent hommage à l’aide majeure apportée par l’Algérie indépendante au processus qui a débouché sur la révolution des œillets en ressuscitant la mémoire oubliée de la station de radio en langue portugaise Voz da Liberdade hébergée par Radio Alger de 1962 à 1974. Regroupant des opposants à la dictature de Salazar, cette radio libre à destination du Portugal et de ses colonies fut le porte-voix historique des luttes anticoloniales en diffusant la parole des leaders historiques qui concoururent à l’indépendance des différentes colonies portugaises. Elle fut aussi une caisse de résonance pour des militantes des droits des femmes qui inscrivaient ainsi leurs luttes dans le grand mouvement d’émancipation des peuples. 
Radio Alger était née elle-même d’une guerre d’indépendance comme La Voix de l’Algérie libre et indépendante. Émettant clandestinement d’un véhicule mobile, elle relaya le discours du FLNauprès des populations algériennes dans la guerre des ondes menée contre la puissance coloniale.
Ces radios sœurs sont figurées par deux sculptures conçues d’après des illustrations de timbres-poste des années 1960 dont le vocabulaire constructiviste rappelle des projets architecturaux iconiques comme la Tour Tatline, ou Monument à la troisième internationale. De grandes peintures murales réalisées à partir d’archives, notamment photographiques, retracent l’histoire de ces médias révolutionnaires. L’hommage à Rádio Voz da Liberdade valorise un rapport sensible et engagé entre l’art et l’architecture. Conférant une forme matérielle concrète et visible aux ondes radio porteuses de liberté, il inscrit la création dans un discours autant politique qu’artistique qui montre un même processus historique global reliant les deux rives de la Méditerranée et renverse la vision coloniale des rapports entre les peuples.

— Muriel Enjalran, mars 2022

 

Biographie

Ângela Ferreira est née en 1958 à Maputo au Mozambique. Elle vit et travaille à Lisbonne au Portugal. Elle a représenté le Portugal à la Biennale de Venise en 2007 et a réalisé de nombreuses expositions personnelles au Portugal, en Afrique du Sud mais également aux Etats-Unis (DePaul Art Museum, Chicago), en Suède (Bildmuseet Umea University, Umea) ou en Espagne (Centre galicien d’art contemporain, Saint-Jacques de Compostelle). 
En France elle a été invitée en 2016 par Muriel Enjalran au CRP / Centre régional de la photographie, Hauts-de-France, et en 2021 par Corinne Diserens, Marie Menèstrier et Guillaume Breton au Centre d’art Ygrec à Aubervilliers et à l’Abbaye de Maubuisson, centre d’art contemporain du Val d’Oise. Elle a également participé à de nombreuses expositions collectives à travers le monde, jusqu’à l’exposition Tout ce que je veuxau CCCODà Tours en 2022.

 

La Saison France-Portugal 2022
Décidée par le Président de la République française et le Premier ministre portugais, la Saison France-Portugal se tiendra simultanément dans les deux pays entre le 12 février et le 31 octobre 2022. Au-delà d’une programmation qui met en avant l’Europe de la Culture, la Saison France-Portugal 2022 souhaite également s’investir concrètement dans les thématiques qui nous rassemblent et que défendent nos deux pays dans l’Europe du XXIesiècle : la transition écologique et solidaire notamment à travers la thématique de l’Océan, l’égalité de genre, l’investissement de la jeunesse, le respect de la différence et les valeurs d’inclusion. A travers plus de 200 événements, la Saison a pour ambition de mettre en lumière les multiples collaborations entre artistes, chercheurs, intellectuels, étudiants ou entrepreneurs, entre nos villes et nos régions, entre nos institutions culturelles, nos universités, nos écoles et nos associations : autant d’initiatives qui relient profondément et durablement nos territoires et contribuent à la construction européenne.

Le 01 oct., Visite guidée par Radio Galère, de 10h à 12h

FRAC PACA
Jusqu'au 22/01/2023 - Mer-sam 12h-19h + dim 14h-18h
2,50/5 € (gratuit le dimanche)
http://www.fracpaca.org/
20 boulevard de Dunkerque
13002 Marseille
04 91 91 27 55

Article paru le mercredi 6 juillet 2022 dans Ventilo n° 467

Focus Portugal

Jardins d’Ibères

 

France-Portugal, ça y est, nous y sommes ! Déjà prolifique et fréquentée, la saison d’échanges culturels entre les deux pays est lancée, mais sans coup de sifflet ni coupe. Occasion curatoriale de saluer ce programme croisé, trois structures marseillaises — le Musée Cantini, le Frac PACA et la Friche — engagent le jeu avec des artistes lusitanien·ne·s.

  Seule sur le grand terrain du Musée Cantini : Maria Helena Vieira da Silva. Telle Ariane dans les dédales de l’art du XXe siècle, elle fait depuis début juin l’objet d’une exposition monographique, L’Œil du Labyrinthe. En nous précipitant dans une chronologie de plus de quatre-vingt œuvres, l’exposition joint volontiers le geste pictural au regard architectural — on peut citer La Machine optique, ou La Scala ou Les Yeux, deux peintures de 1937, comme des allégories de son travail — dans des envolées de perspectives abstraites et impétueuses. À nous de slalomer entre ses lignes qui ne cherchent en fait pas la fuite, mais plutôt la présence, dans les multiples dimensions que la visionnaire a offertes, en son siècle, à la peinture. Présence d’une femme aussi, puisqu’on sait que dans le genre, l’art moderne a encore tendance à des « oublis ». Oui, l’idée de mixité sort enfin du banc de touche institutionnel, il était temps. En des distorsions de l’espace-temps, ses jeux de cartes, ses parties d’échecs, ses cartographies et ses prouesses d’équilibriste s’échafaudent (Marseille Blanc, peinte lorsqu’elle avait vingt-deux ans en 1931, semble représenter les précaires charpentes extérieures qui soutenaient déjà les immeubles branlants dans nos rues) avec des palettes sobres mais puissantes, qui fardent les volumes chancelants de densités fermes, faisant de subtils détails des profondeurs mélodieuses (elle était aussi pianiste), notamment dans son contradictoire Silence (1988) ou dans sa Bibliothèque (1949). Dans une invitation à l’intériorité, celle qui écrivait que « le tableau doit être un ami qui vous parle », creuse, à l’image de son œuvre, un Souterrain (1948) bien éclairé, damé de contrepoids, où les lumineux jaunes et bleus se font bien plus rassurants qu’un Terrier kafkaïen.  Passons au(x) contemporain(e·s), du côté du Frac, par exemple. Avec le projet « Faire Société » de sa nouvelle directrice Muriel Enjalran, le Fonds s’est ouvert il y a quelques jours sur quatre nouvelles installations, parmi lesquelles un espace dédié à Ângela Feirreira, intitulé Rádio Voz da Liberdade. Dans un hommage à la radio clandestine de libération, Feirreira s’inspire du format timbre pour aller vers des peinture murales et des sculptures, toutes assez monumentales. C’est sans doute à partir de l’agrandissement des miniatures, ou, plus justement, de l’amplification des voix des minorités que l’artiste s’engage, en rendant au continent africain ce qui appartient au continent africain. Avec, par exemple, la rediffusion — depuis une machine de marque Fanon, heureuse homonymie avec l’illustre essayiste décolonial prénommé Frantz — de la voix de feu Carlos Cardoso, journaliste d’investigation mozambicain qui avait eu l’outrecuidance de dénoncer la corruption dans son pays. Ou en rendant à Alger ce qui appartient à Alger, avec pour point d’accroche la fameuse Rádio Voz da Liberdade, de langue portugaise, qui était hébergée chez Radio Alger, depuis laquelle de multiples militantismes ont pu trouver échos, en commençant par l’indépendance algérienne, avant d’encourager la chute du régime fasciste de Salazar, jusqu’à se faire ondes-clés pour les luttes anticoloniales et féministes. Pour Ferreira, cette artiste aux racines sud-africaines, mozambicaines et portugaises, il s’agit de réinscrire dans les murs, dans l’espace (géographique, social et artistique) et dans les réflexions, des considérations politiques encore d’actualité. Et pour ce qui est de saisir l’espace, Ramiro Guerreiro, exposé sur le plateau expérimental, n’est pas en reste. Mieux, il le croque, le tend, le passe au crayon et au fil de critiques urbanistiques, dans une remise en question d’une certaine architecture contemporaine.  En un détour projetant le « Faire Société » hors du binôme France-Portugal, le court du réalisateur thaïlandais Apichatpong Weerasethakul, Fireworks, vaut lui aussi le coup. En six minutes, il nous livre un bouquet final pyrotechnique, aux allures mythologiques, peuplé d’ancêtres, d’un bestiaire merveilleux, dans une expression romantique et familière. Il nous embarque dans un fugace mais grand voyage dans l’au-delà. Wilfrid Almendra fricote quant à lui à la fois au Frac et à la Friche La Belle de Mai avec son exposition en deux pôles, Adélaïde. Le travail de cet artiste qui tient son atelier à Marseille est fait d’une économie de la circularité. Il alimente des relations, nourrit les passages de paysages, et inversement. Dans ses œuvres, on trouve çà et là comme des vestiges abandonnés, du matériau usé à la chaussette abandonnée, en passant par un vieux bonnet. Aux côtés du paon décoloré en argenté, Almendra interagit avec les transferts d’usages, en décentrant nos points de vue vers ce qui était sorti des attentions, oublié à force d’être vu. Il renvoie par exemple à l’absurde mais désormais usuelle nidification des paons dans les toilettes du parc Borély. Il se lie aux glaneurs et glaneuses, troque leurs vieilles casseroles et les fait fondre pour créer une réplique figée et saisissante d’une figue tout juste tombée, d’un vieux marcel au sol, froissé, ou d’une incongrue chaussure poisseuse. Trompe-l’œil en aluminium, ses œuvres ont la bonne idée de nous méprendre pour nous y identifier, de nous faire passer vers l’autre, les autres, vers les marginalisé·e·s, de nous y voir aussi glaner. Dans le white cube du Panorama, il répand des graviers, brisant le silence et déstabilisant la démarche. Il y dissémine des détails, tantôt stoppés dans leur usure, subvertis dans leur usage, postiches dans leurs visages ; tantôt manifestés dans leurs flétrissures, déclinant poétiquement au fil du temps. Profiter cet été des autres expositions en cours à la Friche est aussi une idée, pour se faire un petit panorama de l’art contemporain à Marseille. Murmurations (volet 1) rassemble quatorze organisations artistiques, petites galeries ou collectifs, avec notamment Agent Troublant, Sissi Club, SoMa, Tank Art Space, d’autres plus confidentielles comme la Cabane Georgina, ou plus expérimentales comme le Muff (Marseille Underground Film&music Festival), ou encore Gufo…  

Margot Dewavrin

 

Vieira da Silva, l’Œil du Labyrinthe : jusqu’au 6/11 au Musée Cantini (19 rue Grignan, 6e). Rens. : www.musees.marseille.fr 

• Ângela Ferreira - Rádio Voz da Liberdade  (jusqu’au 22/01/23), Wilfrid Almendra - Adelaïde (jusqu’au 30/10), Apichatpong Weerasethakul, Fireworks (archives) (jusqu’au 25/09) et Ramiro Guerreiro - Le Geste de Phyllis (jusqu’au 25/09) : au Frac PACA (20 boulevard de Dunkerque, 2e). Rens. : www.frac-provence-alpes-cotedazur.org 

• Wilfrid Almendra - Adelaïde (jusqu’au 16/10) et Murmurations (volet 1) (jusqu’au 14/08) : à la Tour-Panorama de la Friche La Belle de Mai (41 rue Jobin, 3e). Rens. : www.lafriche.org / www.fraeme.art