Voyages en ville invisible © Nicolas Joubard

Voyages en ville invisible par le Théâtre de l’Arpenteur

L’Interview
Hervé Lelardoux (Théâtre de l’Arpenteur)

 

Dans le cadre des Quartiers Créatifs initiés par Marseille Provence 2013, le directeur du Théâtre de l’Arpenteur nous emmène à la découverte de la Ville invisible. En résidence à Aubagne, il en dévoilera un avant-goût dès la semaine prochaine sur les planches de la Cartonnerie, à l’invitation du Théâtre Massalia. Eclairages.

La Ville invisible, c’est quoi ?
La Ville invisible nous habite. Il y a toujours deux villes dans une seule : celle que l’on voit, et celle portée par les gens, avec leurs parcours de vie, leurs souvenirs, leurs familles, leurs histoires… Les lieux gardent en mémoire un instant vécu par une personne. Explorer cet aspect intime de la cité permet de révéler la ville invisible. A Aubagne, nous travaillons sur les souvenirs des habitants le long du tracé de la future ligne de tramway. Ainsi, avec les récits de chacun, nous pourrons développer une mémoire collective et constituer l’histoire de la ville. En octobre 2013, ce sera la révélation finale de la ville invisible d’Aubagne.

Votre conception du théâtre semble passer par un échange perpétuel avec le public. Qu’est-ce que cela implique dans votre travail ?
Effectivement, pour moi, le théâtre est un échange, une rencontre. Je travaille beaucoup sur cette notion. Mais ce n’est pas le public qui écrit mes spectacles. Par exemple, Walk Man 3, un parcours sonore qu’on va présenter à Aubagne en mars, est une vision de la ville certes nourrie par des actions du public, mais c’est moi qui vais l’écrire. Pendant une heure, des groupes de douze personnes vont marcher dans Aubagne avec un walkman sur les oreilles pour vivre une expérience de leur ville ensemble, sans comédiens. C’est tout un travail qu’on tisse entre une ville, les habitants et nous. Un tissage qui donne une expérience artistique multiforme avec des spectacles, du travail d’écriture, des balades… Cela s’invente aussi sur le terrain ; je ne sais pas encore aujourd’hui quel spectacle sera présenté à la fin. En fonction de ce que l’on va vivre, des souvenirs des gens, des expériences et des rencontres, on va créer une forme de spectacle originale adaptée à ce projet.

Pourquoi avoir choisi Aubagne ?
Je n’ai pas choisi Aubagne, c’est Aubagne qui m’a choisi. Je mène ce travail partout en France depuis 1998 et les responsables de MP 2013 se sont intéressés à nos expériences. Les Quartiers Créatifs consistent en une rencontre entre une équipe artistique et une ville à travers un projet d’urbanisme. Les artistes doivent apporter leur regard sur une ville et un projet : ici, le futur tramway.

Le principe du projet collait donc parfaitement avec votre travail…

Je fais ça dans toutes les villes. Là, je viens de travailler dans une cité HLM en région parisienne où l’on traitait d’un centre commercial disparu. Nous avons évoqué la mémoire des gens dans ce lieu. Ici, le projet est à l’échelle de la ville, puisque le tracé du tramway la traverse de part en part. S’il s’inscrit dans le cadre des « Quartiers Créatifs », le projet d’Aubagne est en fait différent des autres : nous ne travaillons pas seulement un quartier. C’est ce qui m’intéressait.

 

Qu’allez-vous proposer à Marseille la semaine prochaine ?
Depuis 1998, j’ai créé des spectacles très différents. Des parcours sonores par exemple, mais aussi des spectacles où l’on emmène les gens dans des taxis, comme dans les quartiers Nord de Marseille en 2006. L’année dernière, j’ai décidé d’utiliser le thème de la ville invisible pour créer un spectacle pour le jeune public. Il s’agit d’une réflexion sur la façon dont l’enfant va découvrir et s’approprier sa ville pour se fabriquer sa ville invisible. Chaque enfant conçoit sa chambre comme son centre-ville. Il commence à bâtir sa ville invisible et à la découvrir par sa fenêtre. Le spectacle raconte l’histoire d’un vieil homme qui revient dans sa ville d’enfance pour y chercher sa rue, mais elle a disparu. Par contre, elle existe toujours dans sa tête. Pour la représentation, je demande à chaque enfant d’arriver avec une enveloppe avec son nom, son prénom et son adresse, c’est-à-dire son identité et sa situation dans le monde. Nous allons nous adresser à lui en tant qu’individu et il recevra ensuite une lettre écrite par un comédien.

Quel genre de lettre ?
Surprise !

Marseille est une ville vaste et très riche culturellement, avez-vous des quartiers de prédilection ?
Je viens de Bretagne, mais je suis venu assez souvent, ce qui me permet de découvrir Marseille petit à petit. J’ai travaillé avec la FAI AR (Formation avancée et itinérante pour les Arts de la Rue) aux Aygalades, en 2009. Je devais imaginer un projet dans Marseille, alors on pensait que j’allais choisir un quartier précis. Mais il y a partout des choses passionnantes ! J’ai été dans des endroits sinistres, où l’on se dit en arrivant : « Nom d’un chien ! Qu’est-ce que je viens faire ici ? » Et puis dès que l’on rencontre les gens, ça devient passionnant. Alors plutôt que de choisir un endroit de Marseille, j’ai décidé d’opter pour une approche différente : j’ai emmené les étudiants découvrir la ville avec des aveugles. Pour le coup, ils ont plongé dans des visions extrêmement intimes de la ville puisque les aveugles en ont un rapport exclusivement sensible : ils ne la voient pas, mais en ont un ressenti très fort, contrairement à nous qui pouvons passer à côté de certaines choses. Voilà ma façon d’aborder une ville. Par les humains et les visions des gens qui y vivent.

Propos recueillis par Sonia Attias

Voyages en ville invisible par le Théâtre de l’Arpenteur : du 14 au 16/11 à la Cartonnerie (Friche la Belle de Mai, 41 rue Jobin, 3e).
Rens. Théâtre Massalia : 04 95 04 95 70 / www.theatremassalia.com

• Quartiers Créatifs – La Ville invisible : en 2013 à Aubagne.
Rens. http://www.marseille-provence2013.fr

• Pour en savoir plus : www.les-arpenteurs.com/