Exposition Une autre histoire du monde au Mucem

Rebattre les cartes

 

Au-delà de son ambition manifeste, la nouvelle exposition du Mucem, Une autre histoire du monde, se révèle tout aussi cruciale alors que les guerres font rage dans l’actualité. Par le biais de cette exposition, le visiteur se voit interpellé, invité à franchir le seuil de la compréhension de l’histoire géopolitique mondiale.

 

 

La vocation de cette exposition est de déplacer le regard de l’Europe dans le récit de l’histoire du monde, de décentrer la période de la colonisation et d’écarter les enseignements conventionnels, qui peignent une chronologie linéaire de civilisations où l’Europe occupe une position dominatrice. Depuis trop longtemps, les points de vue des sociétés non européennes ont été invisibles dans l’historiographie occidentale. Comment nos livres d’histoires ont-ils pu ignorer l’Empire mongol, le plus brillant empire qui s’est étendu à partir du XIIIe siècle, ou l’incroyable science nautique du peuple océanien ? Les commissaires de l’exposition, Fabrice Argounès, Camille Faucourt et Pierre Singaravélou, ont permis la présentation d’une grande diversité d’œuvres, plus de cent cinquante pièces provenant des cinq continents, issues de collections privées ou publiques, parmi lesquelles se trouvent des écrits jamais sortis des archives de la Bibliothèque nationale de France ! Au gré des sculptures, des cartes, des textiles, des manuscrits, des pièces archéologiques et des peintures, cette visite permet d’embrasser des perspectives inexplorées de l’histoire…

Dès l’entrée de l’exposition, un premier contraste s’éveille à travers deux peintures monumentales : l’une d’Alexandre Veron-Bellecourt, Allégorie à la gloire de Napoléon, Clio montre aux nations les faits mémorables de son règne, volontairement dissimulée par la scénographique, et l’autre en fond de salle, aux couleurs chatoyantes, de Chéri Samba, La Vraie Carte du monde. Deux visions du monde s’opposent : il y a d’abord Clio, montrant aux nations du monde l’histoire à travers les événements glorieux de Napoléon. Elle représente ici l’imaginaire collectif européen qui se considère comme une exception, seule capable d’explorer le reste du globe et d’édicter les normes universelles. La réception du message par l’ensemble des personnages est pourtant équivoque, certains se montrant incrédules, choqués ou admiratifs… L’artiste contemporain congolais bouleverse quant à lui nos représentations du monde. Critiquant la vision euro-centrée, il dresse un autoportrait au centre d’un planisphère retourné, où les pays semblent déformés, mais qui, dans les proportions, s’avèrent plus proches de la réalité que nos représentations classiques. L’orientation de la carte est changée : le Nord se retrouve en bas et le Sud, en haut. Une longue citation inscrite annonce : « Non, cette œuvre n’est pas à l’envers… Les cartes que nous utilisons généralement placent l’Europe en haut et au centre du monde. Elle parait plus étendue que l’Amérique latine alors qu’en réalité elle est deux fois plus petite : l’Europe s’étend sur 9,7 millions de kilomètres carrés et l’Amérique latine sur 17,8 millions de kilomètres carrés. (…) Placer l’Europe en haut est une astuce psychologique inventée par ceux qui croient être en haut, pour qu’à leur tour, les autres pensent être en bas. Sur les cartes traditionnelles, deux tiers de la surface sont consacrés au “Nord”, un tiers au “Sud” (…) Rien n’est neutre en termes de représentation. Lorsque le Sud finira de se voir en bas, ce sera la fin des idées reçues. Tout n’est qu’une question d’habitude. »

Ainsi, l’exposition donne à voir d’autres mondialisations et c’est en partant d’une déconstruction de nos fondamentaux que l’on peut apercevoir la véritable essence historique. En six grands volets, le visiteur est invité à repenser les espaces-temps du monde, à travers des calendriers musulmans ou bouddhiques qui démarrent l’histoire selon leurs croyances religieuses. Certaines civilisations conçoivent le devenir de manière cyclique et non linéaire, comme c’est le cas des Maoris de Nouvelle-Zélande, qui considère le futur derrière eux. Puis il y a les représentations du monde où les cartes asiatiques et arabes possèdent d’autres centres géographiques ou mythologiques. La Mecque, ville sainte de l’islam, se trouve au centre de la Mappa Mundi d’Ibn al-Wardi, tandis que les cartes hindoues localisent le centre du monde dans l’Himalaya, source supposée de nombreux fleuves asiatiques. Les multiples représentations dévoilent une diversité de récits, démontrant que l’attrait pour les archives ne se limite pas à l’Occident, comme en témoignent les nombreuses généalogies écrites ou transmises par voie orale. Dans des cabines d’écoute, vous pouvez vous immerger dans les chants de tribus, comme le rare chant kanak relatant la genèse des tribus Popaî, connu comme le mythe fondateur de Téâ Kanaké.

Le volet sur la multiplicité des explorations désacralise les grandes découvertes européennes et s’attardent sur d’autres réseaux de communication. Penchons-nous sur le modèle réduit de vëkêkaré, pirogue à double balancier à voile. Les Océaniens ont exploré les étendues marines les plus vastes de la planète, peuplant toutes les îles du Pacifique, accomplissant ainsi la plus grande phase de peuplement de l’histoire de l’humanité. Leurs avancées maritimes incluaient des sciences et des technologies nautiques exceptionnelles, telles que des outils d’analyse céleste et des instruments météorologiques. Environ 3 500 ans auparavant, ils créent l’ancêtre du catamaran, une innovation qui a ensuite été transmise à d’autres populations éloignées par les Kanaks, démontrant la diffusion de ces technologies sur de longues distances. À l’arrivée des Européens aux XVIIe et XVIIIe siècles, les savants peinent à considérer ces exploits techniques, comme en témoigne le terme péjoratif utilisé à l’époque pour les désigner : « pirogue » ou simple « barque ». Et pourtant, cette réalisation met en lumière l’extraordinaire ingéniosité technologique des populations du Pacifique.

L’exposition soulève également une problématique sujette à controverse : le vol de l’histoire, que ce soit par l’effacement de l’histoire des peuples autochtones ou par le pillage d’objets durant la période coloniale, qui demeurent non restitués et font l’objet d’une réappropriation culturelle. À travers l’expansion coloniale, l’Europe entend universaliser son point de vue et sa manière d’écrire l’histoire, au détriment des autres civilisations. On évoquera par exemple les autodafés des codex mexicains, l’anéantissement de sources vernaculaires perdant ainsi leurs fonctions politiques premières pour être relayées au rang de trophées exotiques. D’autres œuvres hybrides donnent à voir les contre-récits de la puissance coloniale, comme c’est le cas des estampes chinoises Yangcun Dazhan ou des peintures sous verre sénégalaises Lat Dior, « damel » du Cayor, prônant des modèles de bravoure et d’honneur.

La section finale de l’exposition met en lumière les réécritures contemporaines qui, dans un effort de décolonisation, révèlent des récits nationaux et rétablissent l’image de figures historiques injustement diabolisées. Des affiches de films ou de séries, telles que la série turque Diriliş, ou les films indiens Panipat et Manikarnika, célèbrent ces héros non occidentaux à travers des récits de résistance face à l’envahisseur étranger.

On ne vous conseillera jamais assez de visiter cette exposition qui vous plongera dans le vaste et complexe récit de l’humanité…

 

Héloïse De Crozet

 

Une autre histoire du monde : jusqu’au 11/03/2024 au Mucem (Esplanade du J4, 2e).

Rens. : www.mucem.org