The Proust Album avec Nathalie Dessay et Shani Diluka

Marcel et son orchestre

 

Le 22 novembre, Natalie Dessay et Shani Diluka nous feront vivre une heure inspirée à la faveur de la collaboration de Marseille Concerts et du Théâtre de La Criée, dans une interprétation de The Proust Album(1).

 

 

Marcel Proust a ausculté les intermittences de cœur d’une époque et ses personnages, quelques-unes des figures les plus représentatives de la littérature moderne, nous habitent de façon durable. Les affinités de sa prose avec l’art des sons restent insaisissables et si proches à la fois que l’on sent le mélomane s’y déployer comme l’on perçoit une ombre sans voir l’animal. La soprano Natalie Dessay et la pianiste Shani Diluka, en puisant dans le Parnasse de l’écrivain parmi les compositeurs qu’il admirait, feront apparaître l’ailleurs musical où l’homme de lettre pressentait un autre soi-même.

Depuis le surplomb de leurs carrières internationales, Natalie Dessay et Shani Diluka ont appris à discriminer, entre le dialogue des arts et les épisodes mondains de la notoriété, l’opposition du temps perdu et du temps retrouvé. Les deux artistes rendront leur répertoire proustien soluble dans les mots du théâtre intérieur où chaque musicien puise le secret de son interprétation, tel l’auteur, son univers romanesque. La transcendance du sens en musique, faisant écho ici à la musicalité de l’expression littéraire, se dérobe sans cesse à la manière elliptique de la fameuse « petite phrase » de la sonate de Vinteuil que l’oreille avertie tente de reconnaître chez Saint-Saëns, Franck, Fauré, Debussy, Wagner… pareillement au « petit pan de mur jaune » sur la Vue de Delft que le narrateur de La Recherche prête au tableau de Vermeer et dont les historiens de l’art cherchent toujours l’emplacement.

Vous l’aurez compris, ce soir-là, se joueront — sous des lumières incidentes — des mystères impalpables que la pianiste et la soprano transmuteront pour le bonheur des cœurs subtils. Avec Proust, cruel et tendre explorateur de la sensibilité contemporaine, la musique est partout chez elle, au Salon de Madame Verdurin, au Ballet russe, au Music-hall… Au récital de mélodies françaises de l’entre-deux-siècles illuminées par la voix de Natalie Dessay s’ajouteront donc, ménagées par Shani Diluka (initiatrice du programme), les surprises pleines d’effets et de sensations d’un cabinet de curiosités musicales où le dandysme flirte avec le sacré, la grâce des apparences avec le trouble des symptômes. Pour Marcel Proust, la musique est du côté de la langue maternelle. Jouer ensemble, c’est jouir d’un corps unifié sous le primat de la légèreté et du naturel, aptitude inaccessible et refoulée que l’éternel malade aurait sans doute enviée aux deux musiciennes et qu’il transposa avec le compositeur Reynaldo Hahn, « l’ami idéal », dans une relation affective et intellectuelle essentielle. Quelques-unes des pièces du délicieux mélodiste témoigneront d’un goût aussi partagé que discuté entre les deux hommes dont les principes esthétiques ne cessèrent de se stimuler tour à tour.

La pianiste et la chanteuse se sont livrées à l’examen des influences rythmées en filigrane des partitions pour nous en proposer les scénarios les plus variés, les accents les plus convaincants. Leurs tempéraments, que l’on sait incandescents lorsque nécessité commande, seront nuancés par l’ironie mélancolique de Proust dont Natalie Dessay nous fera lecture en quelques intermèdes évocateurs. La sobriété du chant et la délicatesse de l’accompagnement sont ici les trompe-l’œil du raffinement, enveloppant le texte d’un opium dont les volutes, sans épouser les formes de la prosodie, en paraissent pourtant sa troublante émanation.

La réclusion de l’écrivain dont la santé s’altère rapidement ressemble à la surdité de Beethoven : un monde dont l’accès se ferme. Sa pratique d’écoute privilégie alors ses « musiciens intérieurs » qui l’accompagneront jusqu’au bout et auxquels les deux interprètes redonneront vie un moment. Des secondes d’un rêve aérien pendant lesquelles notre cœur cessera de battre sur l’inflexion d’un arpège, pour un visage découvert sous le verbe, avec le tremblement d’une voix suspendue, un regard échangé… Ces secondes, Natalie Dessay et Shani Diluka ont appris à les multiplier comme par miracle.

 

Roland Yvanez

 

Nathalie Dessay et Shani Diluka : le 22/11 au Théâtre La Criée (30 quai de Rive Neuve, 7e).

Rens. : www.theatre-lacriee.com / marseilleconcerts.com

 

 

Notes
  1. The Proust Album, enregistré avec l’Orchestre de chambre de Paris, Warner Classics.[]