Les témoins indifférents de Gilbert Garcin

Semaine de la Pop Philosophie 2018

Penser l’actualité

 

Après la magie, les tubes musicaux ou les séries télé, la Semaine de la Pop Philosophie consacre sa dixième édition à l’indifférence. Un thème qui traverse les âges, certes, mais apparaît peut-être plus d’actualité aujourd’hui.

 

Dix ans ont passé depuis que le directeur des Rencontres Place Publique, Jacques Serrano, a initié l’événement consacré aux approches philosophiques de la pop culture, entendue comme « l’ensemble des productions culturelles de masse du monde contemporain ». Rappelons que le philosophe Gilles Deleuze est à l’origine du terme de « pop philosophie » avec l’idée, émergeant dans les années 70, de proposer une philosophie accessible à un public de non initiés. Pour Deleuze, les non philosophes ont l’avantage de ne pas avoir l’esprit formaté, ce qui leur permettrait d’avoir une connexion directe aux idées sans passer par tout un bagage de connaissances intermédiaires. En caricaturant un peu, on peut le traduire par « On ne comprend pas mais on sent que c’est intéressant et cela fait du bien. »

Les années passent et le concept de pop philosophie évolue encore. Désormais, il s’agit plutôt de traiter de thèmes ancrés dans la réalité contemporaine avec une théorie élaborée. Le « pop » est maintenant dans l’objet traité plutôt que dans l’identité du lecteur, qui redevient un initié. Il pourrait alors être frustrant de voir se présenter à nous des thèmes qui intéressent le plus grand nombre, de l’ennui au travail à la philosophie de Game of Thrones, sans disposer des clés de compréhension. Rassurons-nous, la Semaine de la Pop Philosophie se charge de bâtir des ponts entre intervenants philosophes et auditoire large.

Que nous a donc concocté l’équipe de Jacques Serrano pour cette dixième édition ? L’Italie peut-elle éteindre l’Europe des Lumières ? Peut-on encore conduire un bateau de réfugiés ? Peut-on être ridicule et gouverner une grande nation ? Que nenni. Mais derrière ces exemples à l’intitulé volontairement exagéré se trouve une véritable question de fonds. Pouvons-nous rester indifférents à ces sujets ?

Cela tombe bien puisque l’indifférence est le thème de la présente Semaine. Commençons par faire preuve de logique et faisons donc appel au langage courant. De la terre de l’esprit simple (et non simpliste) vers les branches de l’arbre Philosophie, laissez-nous être votre humble sève-guide. Qui n’a pas entendu ou dit « Cela me laisse indifférent » ? On peut être indifférent à une personne, un objet, un événement, mais on l’est toujours par rapport à un tiers. La présence de l’autre s’avère donc nécessaire. En cela, l’indifférence n’est pas la neutralité. Quand bien même on était indifférent à soi-même en se laissant maigrir ou grossir exagérément, on ne pourrait pas rester longtemps indifférent au regard de l’autre, qu’il s’agisse de proches, d’amis, ou de collègues. L’autre est toujours présent, parfois en soi. Avec la conférence « Nihilisme et indifférence » de Joseph Cohen et Raphael Zagury-Orly, nous essaierons de comprendre si notre indifférence face à l’absurdité et la violence que connaît notre monde actuel traduit un rejet de valeurs comme l’avait conceptualisé Nietzsche à la fin du 19e siècle.

Pour définir l’indifférence, l’Académie française nous parle de l’absence de motif de préférence (entre une chose ou l’autre), mais aussi de ce que l’on considère comme d’importance nulle, dont on ne soucie point, ou encore de celui ou celle qui ne prend aucun intérêt à quelqu’un ou quelque chose. Résumons : soit le choix est impossible, soit on choisit de ne pas affecter les autres ou encore de ne pas être touché par l’extérieur. Il existerait donc deux versions de l’indifférence, l’une passive et l’autre active. Nul doute que ces deux faces de la même pièce seront abordées dans la conférence « L’indifférence : impuissance à différencier ou puissance d’indifférenciation » menée par le Collège international de Philosophie.

 

Dès lors, l’indifférence peut certes être perçue avec une connotation négative dans sa version passive et positivement dans sa version active. À partir du moment où les autres respectent notre choix bien sûr ; ce qui nous interdit d’être indifférent à ce qui déplaît trop fortement.

D’un côté, l’indifférence serait tolérée pour le sage qui médite et n’est, au moins, pas indifférent à lui-même. Ici, la méditation nous permet d’effacer l’extérieur pour se recentrer sur soi. Malheureusement, nous pouvons aussi être effacé par le regard indifférent des autres, disparaître à leurs yeux ; en particulier lorsque nous sommes désocialisés par le chômage, la précarité ou le déclassement. Le débat mené par Guillaume Leblanc autour de l’indivisibilité sociale explorera cette voie.

D’un autre côté, l’indifférence serait aussi acceptée par un cercle large d’individus quand elle concerne le rapport à un sujet qui autorise le manque d’intérêt, la non prise de position. On peut être indifférent à (la stupidité de) la télé-réalité, mais on ne peut pas l’être face aux violences intrafamiliales. Face à la crise des migrants par exemple, nous pouvons nous demander si l’indifférence est possible ; d’où la conférence « Croire à l’incroyable. Les migrants, le droit d’asile et nous » proposée par Philosophie Magazine.

Il y a bien plusieurs indifférences finalement ; à nous de ne pas les ignorer.

 

Guillaume Arias

 

Semaine de la Pop Philosophie : du 12 au 17/10 à Marseille.

Rens. : 04 91 90 08 55 / www.semainedelapopphilosophie.fr

Le programme complet de la Semaine de la Pop Philosophie ici