Radians Deflector par Lucien Gaudion

Refonte : jusqu’au 28/02 au Petirama

Technologies de l’esprit

 

Dans les deux petites et discrètes salles du Petitrama de la Friche, Otto Prod invite neuf artistes à repenser notre rapport à la technologie.

 

Depuis 2006, le collectif d’artistes Otto Prod monte des expositions et des résidences à Maribor en Slovénie. L’exposition Refonte réunit Marseillais et Slovènes autour d’un même propos et d’une vigilance commune. De Maribor à Marseille (et on l’espère plus loin encore), les préoccupations des neuf artistes sont liées à la technique, qui s’impose inexorablement comme un puissant pharmakon (1)http://arsindustrialis.org/pharmakon, à la fois poison et remède.
« La soumission des technologies de l’esprit aux seuls critères du marché les maintient dans une fonction de “technologies de contrôle”. C’est le marketing qui est devenu la science des sociétés de contrôle. » Le philosophe Bernard Stiegler propose de repenser notre rapport à la technique pour qu’elle ne soit pas laissée entre les mains du marché. Ainsi, si nous aspirons à devenir autre chose que des consommateurs prolétarisés, c’est-à-dire privés de la connaissance de fabrication et de fonctionnement des outils et des machines que nous utilisons chaque jour, nous aurons vite besoin de nous réapproprier les savoir-faire
Cette question est au cœur des pratiques artistiques. D’abord parce que l’artiste a autant d’intérêt pour le concept que pour la construction et pour la fabrication. Ces dernières passent nécessairement par un apprentissage puis un savoir faire technique, pour la réalisation d’une œuvre d’art qu’elle soit numérique ou qu’il s’agisse d’une sculpture, d’une peinture ou même d’un dessin. Rappelons aussi que le terme grec teckné désigne les arts plastiques. Enfin, l’artiste œuvre pour laisser une trace. Il garde et enrichit la transmission des connaissances et du savoir à travers l’œuvre qu’il produit, et que Stiegler appellerait un hypomnémata (2)Les hypomnémata, au sens général, sont les objets engendrés par l’hypomnesis, c’est-à-dire par l’artificialisation et l’extériorisation technique de la mémoire. Les hypomnémata sont les supports artificiels de la mémoire : de l’os incisé préhistorique au lecteur MP3, en passant par l’imprimerie, la photographie, etc. : « Il n’y a pas de pensée hors de ses supports ».
Les neufs artistes de l’exposition Refonte s’inscrivent dans cette logique et, sans faire table rase du passé, observent les formes antérieures pour en produire de nouvelles. Une idée que l’on retrouve dans Object Nr_18, dessin à la souris réalisé sur vitrail. Une assimilation des formes et des techniques de fabrication préhistoriques que l’on retrouve dans la pièce de Quentin Destieu et Sylvain Huguet qui donne son titre à l’exposition, et donne à voir des pointes de lances réalisées à partir de matériaux de récupération électriques et électroniques. A l’inverse, Yann Leguay taille et dessine des idéogrammes informatiques sur des petites pierres.
Dans la vidéo de Paul Destieu, Méditation sur la méthode, un homme s’adonne au tai-chi-chuan pour se libérer d’un monde virtuel digne de Tron. Chacun de ses mouvements réussit à chasser les pixels de l’image dont sa propre image est comme prisonnière. La pratique ancestrale de cet art martial offre ici un écho au système de compression vidéo qui certes abime l’image, mais met aussi en évidence des rapports faussement physiques entre les mouvements du corps et l’espace (virtuel).
Il est également question de mouvements corporels modifiant l’espace numérique dans l’œuvre de Janez Janša. En 2007, ces trois artistes ont officiellement changé d’identité pour endosser celle d’un homme politique slovène corrompu qui défraya la chronique pour une affaire de pots-de-vin… Leurs œuvres au contenu fortement politisé questionnent l’acte de signature. Dans l’œuvre présentée ici, le trio déambule dans le labyrinthe du Mémorial de l’Holocauste à Berlin. Suivant leurs déplacements, le nom de Janez Janša s’inscrit sur l’écran, la signature n’existant que dans l’espace virtuel du GPS.

Céline Ghislery

 

Refonte : jusqu’au 28/02 au Petirama (Friche la Belle de Mai – 41 rue Jobin, 3e).
Rens. : 04 95 04 95 95 / www.lafriche.org/

Pour en (sa)voir plus : www.ottoprod.com

 

 

Notes   [ + ]

1. http://arsindustrialis.org/pharmakon
2. Les hypomnémata, au sens général, sont les objets engendrés par l’hypomnesis, c’est-à-dire par l’artificialisation et l’extériorisation technique de la mémoire. Les hypomnémata sont les supports artificiels de la mémoire : de l’os incisé préhistorique au lecteur MP3, en passant par l’imprimerie, la photographie, etc.