Identité Remarquable | Goldie B

Face A

 

DJ, productrice multi-instrumentiste, chanteuse et co-directrice du label Omakase Recordings, Goldie B semble explorer toutes les facettes de la production musicale. Du Couvent Levat au Makeda, elle fait briller le milieu de la fête à Marseille, par son aura solaire et sa musique percussive. Escale à l’Estaque pour la rencontrer dans son havre de paix.

 

 

Quand on grimpe sur les hauteurs du vieil Estaque, les petites ruelles escarpées mènent à une place surplombée d’une église, face à la mer. L’horizon à perte de vue, parasité par quelques bateaux de croisière. En passant la porte d’une petite cour ornée de verveine et de romarin, on est accueilli par Calypso, la moins farouche des deux chats de la maisonnée, suivie par la maîtresse des lieux, Bonnie aka Goldie B. Elle ne tarde pas à souligner son enthousiasme pour ce côté village, où tout le monde se parle et se connaît. Bonnie a grandi en Eure-et-Loire, puis s’installe dans le Sud il y a presque dix ans, après un détour par la capitale. Elle pose ses valises à Marseille en rencontrant son compagnon, avec qui elle créé le label Omakaze Recordings : « Jai retrouvé ma petite vie de village de quand j’étais jeune (…) Ici, je connais le boucher, la boulangère, le caviste… » Elle évoque le plaisir de pouvoir compter sur ses voisin·es, « s’il manque un œuf, un oignon, tout le monde sentend bien et se rend service. »

 

Disco & multifacette

 

Dans la véranda où nous nous installons, tout est choisi avec goût, des meubles chinés aux livres d’arts et de musique et ouvrages féministes sur la bibliothèque… jusqu’au chocolat noir de qualité, des amandes et de la tisane pour accompagner la discussion. À l’entrée, une boule disco est suspendue, transformée en pot pour plante verte, puis on aperçoit une seconde boule à facettes accrochée au plafonnier : aucun doute, Bonnie est fun et a le sens de la fête. Elle « n’aime pas trop le dark », préfère « la lumière, quand c’est un peu coloré… Je viens du jazz, du funk, du hip-hop… la fête en plein air », où l’on danse sur « du disco, du UK garage, de la house ! » Parmi les influences musicales qui ont construit sa « persona artistique », il y a Radiohead, son « groupe préféré de tous les temps », les musiques planantes de Air et Massive Attack, le groove de James Brown, des Fugees ou encore Michael Jackson dont elle « connaissait toutes les chorégraphies », le jazz de Nina Simone, Chick Corea, Keith Jarrett, et la bossa de Joāo Gilberto.

Formée au jazz (piano et chant), Goldie B fait de la musique depuis son plus jeune âge, qu’elle compare au « premier amour de sa vie », qui la fait « tenir debout ». Elle n’a jamais envisagé de pouvoir faire autre chose. Le jazz est pour elle une « musique hautement spirituelle. Même la musique en général, d’autant plus que c’est le canal qui nous relie à quelque chose de plus grand, je trouve que c’est la plus belle chose que l’humanité ait faite et le plus vieil art qui existe. Dans un sens, c’était un moyen de communication. »

Bonnie est expansive, curieuse et joyeuse, et sa musique lui ressemble. Elle tient à ce que sa musique soit « authentique » et souligne la grande importance qu’elle accorde à cette notion d’authenticité, surtout « dans le monde dans lequel on vit et dans la musique aujourd’hui. » Consciente de ne pas chercher à faire que « ce qui marche » du point de vue commercial, elle a à cœur de produire un « EP ultra authentique avec plein de styles » qui l’ont construite. Rentrer dans des cases l’effraie : « La musique maintenant, c’est que de la fusion, est-ce qu’on va pas s’arrêter d’inventer des termes ? » C’est vrai que l’authenticité est dure à tenir quand les radios et plateformes de streaming « demandent de mettre une catégorie (…), si tu veux que ça finisse dans les bonnes playlists, t’es obligée de définir un style. » Même constat avec les réseaux sociaux, dont elle n’est pas très friande mais dit en avoir pourtant besoin, vitrines incontournables des artistes aujourd’hui. « En plus de ça, il y a les algorithmes, et ça lisse tout ; au final, il y a une homogénéisation… », puisque chacun·e semblerait tendre vers des publications qui répondent à la logique des algorithmes pour avoir un maximum de followers et espérer être plus rapidement booké·e en festival. « J’essaie de m’en foutre si j’ai pas dix mille likes même si à côté y’ a une réalité… » : celle d’être repérée par des programmateur·ices. Elle ajoute avec aplomb : « Je vendrais pas mon âme, c’est mort ! » (rires), puis elle finit par souligner : « Il y a de super grands artistes qui ne sont pas sur les réseaux et qui n’ont pas de visibilité », regrettant qu’il n’y ait là-dedans « rien au service de l’art. »

Ainsi Goldie B essaie de « garder la curiosité » ou de déjouer les codes en trouvant ce qui est « bon pour les algo ». Soulagée de venir de la génération (des millennials) où « in extremis, on a appris un peu plus à penser par nous-même que par ce truc » (le téléphone), elle préfère quoi qu’il en soit ne pas trop se plaindre, chanceuse d’aimer le live et de pouvoir en vivre : « Beaucoup d’artistes sont obligés d’avoir un boulot secondaire. »

 

Créativité et impro

 

Goldie B a joué son nouveau live au Café Julien le 24 janvier dernier, la première à Marseille. Elle n’était pas sûre que ça fonctionne, mais a créé un live solo comme elle l’entendait : « C’est vraiment moi pour le coup, je joue toutes les musiques, en DJ set faut que ça groove et j’aime beaucoup la rythmique breakée, hip-hop, jazz, avec beaucoup de kick droit ! » Au milieu du live, elle s’enquiert de savoir si « les bassins ont bougé », et ce soir-là, en effet, tout le monde danse, enthousiasmé par la prestation de Goldie B. On la sent très à l’aise avec l’improvisation : « Je viens du live à la base, donc improviser c’est mon truc, et c’est ce qui me plait. » Un pari intéressant quand la musique électronique ne permet pas toujours cette marge d’improvisation, elle sait rebondir avec brio quand les machines ont un bug ; elle fait face à un aléa technique et décide de prendre le mic et de s’accompagner au clavier, on n’y voit que du feu et les machines redémarrent ! Un live réjouissant, traversé par des styles musicaux bien différents (jungle, bass, nu jazz, ragga, breakbeat), qu’elle aimerait voir évoluer « avec plus de synthé, de choses un peu plus organiques et analogiques sur le long terme. » Elle a hâte d’y apporter des changements, de pouvoir « le façonner, le sculpter, et voir les formes qu’il prend, c’est là que ça va devenir intéressant. » À l’avenir, elle aimerait garder la partie harmonique (clavier, basse et chant) et laisser volontiers la partie rythmique à un batteur ou une batteuse.

Après un projet nu soul et trip-hop sous le nom MBKong, elle dévoile son premier EP solo en tant que Goldie B, Nu Area (juin 2023), entré dans la playlist de FIP. Goldie B se fait connaître « toute seule » en tant que DJ et productrice. En l’occurrence sans homme, ce qui est encore malheureusement trop rare dans la musique électronique : « On me demande pourquoi je fais ce live seule alors qu’on aurait peut-être pas posé cette question à un homme », souligne-t-elle. Dans de précédents projets, elle se sentait parfois « la belle chose à montrer qui chante bien » alors qu’elle était aussi instrumentiste. C’est d’ailleurs un joli pied de nez, conscient ou pas, qu’elle nous fait en live en modulant sa voix pour qu’elle devienne plus grave (et s’apparente à une voix masculine), avec laquelle elle pose un flow hip-hop qui nous ravit. Faire un live seule, c’est aussi pour elle une façon de se prouver qu’elle est une artiste complète : « Parfois j’aurais pu demander de l’aide, mais je l’ai pas fait, ce qui est con, parce que les mecs entre eux, ils s’aident. »

Travailleuse opiniâtre, elle avoue avoir aimé regarder des tutos jusqu’à 4h du matin et qu’on sente qu’« il y a du taf derrière ». Avec humilité, elle poursuit : « Ça peut pas plaire à tout le monde et ce serait bizarre d’ailleurs si c’était le cas. Mais enfin un peu de reconnaissance… (soupir) et surtout de la gent masculine… Mais en fait, c’est fou de penser comme ça ! »

Goldie B s’investit dans des projets d’empowerment, à destination de DJ issues des minorités de genre. Elle animera notamment un atelier de production musicale avec le Sororo-Lab (initiative lancée par la DJ et productrice Mila Necchella(1) ), un programme d’ateliers de perfectionnement dédié à la pratique du DJing s’adressant à des artistes en voie de professionnalisation.

Vous aurez donc l’occasion de voir Goldie B on stage très bientôt au Makeda, où elle invite Violet Indigo à la rejoindre derrière les platines, avec un live de Thérèse dans la foulée, programmée dans le cadre du festival Avec Le Temps.

L’artiste fourmille de projets. Du côté de son label, la compilation Omakase Colors Vol.2 vient de sortir. Et Goldie B vise 2025 pour un nouvel album (« Inchallah, je suis lente à produire ») et travaille à une création qui « s’articulerait uniquement autour du piano », dans la veine d’Hania Rani et de Nils Frahm, qu’elle souhaiterait pouvoir présenter en live en 2025 également. D’ici là, on pourra retrouver Goldie B au festival Le Bon Air, le 17 mai prochain.

 

Lucie Drouot

 

13 Carats par Goldie B avec Thérèse et Violet Indigo : le 15/03 au Makeda (5e).

Rens. : www.lemakeda.com

Pour en (sa)voir plus : http://www.bi-pole.org/artists/goldie-b/

 

 

 

 

 

Notes
  1. Sororo-club / Sororo-lab à retrouver sur www.instagram.com/mila_necchella/[]