Édouard Exerjean

Mes partitions littéraires d’Édouard Exerjean

L’instinct de conversation

 

Le pianiste Édouard Exerjean nous invite dans son salon, sur la scène du Théâtre Comœdia, entre son fauteuil et son piano. Avec un air de ne pas y toucher, il nous fait la conversation : drôle, cultivée, émouvante, légère, musicale… en tournant les pages de ses partitions littéraires. La performance d’un artiste aussi entier ne se manque pas ; il est si rare « qu’un bonheur vienne justement se poser sur le désir qui l’avait réclamé.(1)Marcel Proust, À l’ombre des jeunes filles en fleurs»

Comédien de tempérament, Édouard Exerjean éveille le texte à la parole, l’esprit à la chair, la poésie à la musique. Musicien hors pair, il articule sur son piano tous les enchantements de l’imaginaire en laissant le livre grand ouvert. Il renouvèle pour nous ce plaisir presque enfantin que l’on s’offre à écouter aux portes, curieux et indiscrets, une histoire, une mélodie, en laissant son esprit valser, se bercer d’une romance ou courir l’aventure d’un impromptu. De l’intelligible et du sensible, Édouard Exerjean éclaire les deux instances au moyen d’un agencement concerté de miroirs et d’échos pour dire à coup sûr ce que l’on ne saurait entendre autrement que dans la convergence des arts. À son Parnasse, il invite Cocteau, Poulenc, Anouilh, Satie, Guitry, Chabrier, Albéniz, Prévert et « l’ami idéal(2)George Painter, Marcel Proust, Mercure de France» le délicieux mélodiste Reynaldo Hahn… Le dandysme y voisine avec le sacré, l’évanescence d’Ancien Régime croise l’opérette Troisième République, le ridicule d’amour-propre flirte avec la blessure narcissique. Sous les ciels d’orage de la première moitié du XXe siècle, la subtilité de l’expression, la grâce des apparences et le trouble des symptômes interfèrent dans un espace-temps culturel courbé par un astre absent autour duquel pourtant tous, compositeurs et écrivains ici réunis, semblent graviter. (Mais, chut… Proust, c’est pour un prochain spectacle).

Il entre, dans ce jeu de cache-cache entre musique et littérature, les ruses d’un humour haut de plafond quand l’art qui le perfectionne se dissipe dans l’élégance du naturel. De son tabouret de pianiste à son fauteuil de conteur, Édouard Exerjean lutine avec style, escrime de la fine pointe de sa fantaisie tel L’homme au gant du Titien, le geste désinvolte mais le regard acéré. Ses mains ne font que poursuivre la conversation sur le clavier ainsi que le feraient deux amies donnant du relief au moindre motif, de l’intérêt aux petits riens, riant de la vanité de tout, battant le rythme des temps intensément vécus dans un théâtre de l’intime où les figurants sont bien sûr de l’étoffe dont on fait les livres. Le pianiste partage avec nous l’une de ces heures d’exception « où l’on a soif de quelque chose d’autre que ce qui est (3)Marcel Proust, Du côté de chez Swann». Son piano se fait ondoyant pour traduire avec une perfection mimétique les climats instables, tantôt les houles profondes et graves, tantôt les écumes enjôleuses, des nocturnes et autres barcarolles au goût du jour ; ou bien d’une touche claire et virtuose, il nous brosse un paysage irisé d’harmonies lumineuses (un Albéniz de la plus belle eau), nous croque une scène de genre vibrante et vraie (sa Villageoise de Poulenc est d’une trempe gaillarde à souhait). Tout cela rechampi d’un bon mot ou d’une nouvelle piquante comme s’il jouait pour le parterre des invités de Mme Verdurin. Le portrait d’une époque, d’un milieu, d’une sensibilité. On s’y croirait, mon cher Édouard.

 

Roland Yvanez

 

Édouard Exerjean – Mes partitions littéraires : le 25/01 au Théâtre Comœdia (Aubagne).

Rens. : www.aubagne.fr

Pour en (sa)voir plus : http://edouard-exerjean.com

 

 

Notes   [ + ]

1. Marcel Proust, À l’ombre des jeunes filles en fleurs
2. George Painter, Marcel Proust, Mercure de France
3. Marcel Proust, Du côté de chez Swann