L'usine Pillard © Damien Boeuf

Marseille aux habitants : l’usine des 8 Pillards sur le point d’être vidée de ses occupants

La vitalité de Marseille a un secret qui lui a permis de traverser les crises les plus dures comme le naufrage portuaire des années 70-90 : un maillage riche de collectifs y organisent souvent le « faire et décider ensemble » indépendamment des trames municipales, des impératifs commerciaux ou des dispositifs professionnels. Les manifestations les plus connues de ce phénomène sont les festivals de quartier que la population perpétue. Plus modestes, de nombreux lieux à l’initiative de quelques individus maintiennent une richesse et une indépendance des actions sociales ou encore de l’offre culturelle. Cet ADN populaire et démocratique se retrouve dans des secteurs d’activités moins spectaculaires mais tout aussi importants : jardins collectifs, CIQ et collectivités d’activité… artistes ou artisans qui représentent une part importante de l’activité économique de Marseille.

Alors que la ville entre dans le radar des tendances et devient synonyme d’un potentiel économique grandissant, ces identités collectives ont la vie dure. La taille de cet article n’est pas suffisante pour faire la liste des organismes et événements qui ont déjà disparu devant la hausse de l’immobilier ou les attaques d’acteurs structurés venus pour croquer un bout de la belle ville au rabais.

Les 8 Pillards font partie de ce miracle en danger.

Constitué il y a à peine trois ans, ce collectif d’artisans, d’artistes et d’urbanistes s’est installé dans une ancienne fabrique de brûleurs industriels du 14e arrondissement dont l’Établissement public foncier régional a cédé l’usage pour une durée indéterminée. Seule assurance donnée par l’acteur public : le quartier n’est pas une zone de projet à court terme.

À peine trente mois plus tard, le lieu abandonné a connu une transformation impressionnante. Entièrement nettoyé, électrifié, le bâtiment industriel a été parfois recouvert de fenêtres et de nombreux ateliers et bureaux y ont été créés. Les 8 Pillards ont bien sûr été la possibilité pour beaucoup de ces soixante-quinze résidents de pérenniser leur activité. Mais ce qui impressionne le plus est certainement la solidité de cette assemblée hétérogène au cœur de la cathédrale de verre et de béton qu’ils occupent.

Pour arriver là, il a fallu se rassembler de nombreuses fois pour choisir, s’organiser, planifier… en un mot, décider chaque jour ce qu’ils construisaient ensemble — y compris l’entité collective — et comment le faire, avec rien, malgré leurs énormes différences.

À peine trente mois plus tard, la réponse à cette réussite collective ne s’est pas fait attendre : de manière indirecte, les soixante-quinze Pillards ont appris que le lieu rénové, équipé et fonctionnel serait vendu incessamment par la collectivité publique.

Un appel à projet ouvert aux entités privées va être présenté et rien ne garantit que le souci de frugalité, de réemploi des matériaux et d’ouverture vers la population environnante qui a caractérisé la formidable construction de ce lieu hybride ne sera conservé dans le projet futur.

Les 8 Pillards réussissent là où de nombreuses initiatives échouent chaque jour : management de projet économique, gestion de budget, mixité sociale, cohérence écologique et énergétique. Sa fermeture brutale interroge forcément sur les intentions des collectivités publiques qui en seraient responsables.

 

Emmanuel Germond

 

Les 8 Pillards : 15 rue des Frères Cadeddu, 14e.

Rens. : www.les8pillards.com