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L’Église marseillaise, une tradition pro-migrants perpétuée de père en père

Le pape François est en visite pour deux jours à Marseille (1). Son choix de la ville pour aborder la question migratoire n’est pas fortuit. Ici, les autorités ecclésiales cultivent depuis cinquante ans un esprit de dialogue manifeste. Malgré de vrais freins.

 

 

« Exciter le vieux démon du racisme ou de la xénophobie qui dort en chacun de nous, cela me paraît dangereux, mais surtout injuste. » La phrase, où chaque mot est pesé, est lâchée face caméra par un homme d’église. Cet appel au calme pourrait dater d’hier. Il résonne au journal télévisé de l’ORTF le 27 août 1973, dans la bouche de l’évêque de Marseille de l’époque, Roger Etchegaray, alors que la ville connaît une série de crimes racistes — à laquelle Marsactu a consacré une série d’articles cet été. Cinquante ans plus tard, presque jour pour jour, le pape François choisit Marseille — et « pas la France », a-t-il pris soin de préciser — pour une visite de deux jours, placés notamment sous le signe des questions migratoires et de l’accueil des personnes en situation de migration.

La ville choisie pour aborder ces questions est tout sauf un hasard. Il n’échappe à personne que le souverain pontife, désireux de parler de la Méditerranée et de ses enjeux les plus cruciaux, pose ses valises à Marseille. « Non pas à Toulon, Montpellier ou Nice », souffle-t-on au diocèse. Manière, l’air de rien, de rappeler qu’ici, l’institution catholique a une couleur bien à elle, moins conservatrice que ses voisines.

 

Zemmour non grata

Marion Maréchal invitée par le très droitier diocèse de Toulon lors de ses universités d’été en août 2015 ? « Ici c’est inconcevable », glisse un paroissien actif du diocèse marseillais. Lorsqu’en 1986, Jean-Claude Gaudin est élu président de la région avec les voix du FN, les cathos marseillais n’apprécient pas tous. À l’image de l’archevêque de l’époque, Robert Coffy, qui, en 1992, déclare : « Non, le Front national n’est pas la voix de l’Église, ni la voix de l’Évangile », comme le rapporte alors Le Monde. Et quand en novembre 2021, le futur candidat d’extrême droite à la présidentielle Éric Zemmour envisage un discours politique sur le parvis de Notre-Dame-de-la-Garde, l’archevêché lui fait comprendre sans détour qu’il est persona non grata.

« L’Église à Marseille, elle est spéciale. Elle a un esprit d’ouverture qui lui est propre. Sans aucun doute lié à la ville elle-même : ce port où sont arrivées des vagues d’immigration successive », cadre Dominique, bénévole au diocèse après y avoir été salariée pendant trente ans. Elle en veut pour preuve les initiatives locales tournées vers le dialogue interreligieux et l’accueil des migrants. « Qui ici ne sont pas un discours de façade », commente de son côté Anne Giraud. Cette laïque est la déléguée diocésaine qui pilote la « pastorale des migrants », dont l’ambition est de permettre aux catholiques qui arrivent d’ailleurs de vivre leur foi à Marseille, et à ceux d’ici de s’ouvrir « aux richesses culturelles et spirituelles » qu’ils apportent.

 

Cathédrale et minarets

Pour Pierre Brunet, le vicaire général du diocèse, cette attention portée à l’autre est à aller chercher dès le XIXe siècle. Sous le règne de l’évêque de Mazenod, qui assume de vouloir une architecture aux influences byzantines pour l’édification, entre 1852 et 1893, de la cathédrale de la Major : « Avec ses coupoles qui font référence à Sainte-Sophie d’Istanbul (ancienne église devenue mosquée, ndlr), sa nef gothique, son déambulatoire roman, ses tours qui rappellent des minarets. C’est très clair dans les écrits de l’évêque de Mazenod : il désire que chacun ici puisse s’y reconnaître. »

Ces cinquante dernières années, les différents archevêques marseillais ont choisi de creuser le même sillon, en adéquation avec l’ADN multiethnique et multiconfessionnel de la ville. Tour à tour, Bernard Panafieu, Georges Pontier, puis l’actuel cardinal Jean-Marc Aveline ont été des artisans reconnus du dialogue interreligieux en France. « L’identité ici, c’est ne jamais se concevoir comme autosuffisant et fermé, analyse le père Brunet. La communauté catholique se retrouve là-dedans et ici les chrétiens ne se vivent pas comme une minorité assiégée. »

 

«  À Marseille, lorsque l’on vient d’ailleurs, souvent, le premier corps de solidarité est catholique. »

— Abobikrine Diop, recteur de la mosquée Bilal

 

Ce que confirme l’imam Abobikrine Diop, recteur de la mosquée Bilal, à Belsunce. D’origine sénégalaise, il raconte comment, jeune arrivé à Marseille dans les années 1980, militant dans une association de migrants, il a trouvé aide et soutien auprès d’un prêtre ouvrier catholique et de la Cimade — association d’obédience protestante. « À Marseille, lorsque l’on vient d’ailleurs, souvent, le premier corps de solidarité est catholique. Moi, j’ai trouvé ça extraordinaire. Cela a contribué à construire en moi cet esprit de fraternité », dit-il. Avant d’assurer que le discours porté par le diocèse sait aussi dépasser le seul cadre institutionnel : « Les institutions ont leurs fonctions, mais au-delà, le dialogue interreligieux prend à Marseille une dimension très concrète, le temps de débats, de rencontres, de repas. Ici, le quotidien du chrétien, du juif, du musulman lambda se construit aussi dans la relation avec ses alter ego. Et l’Église à Marseille joue sa part. Comme partout il y a des freins, des tentations de repli sur soi, mais du Nord au Sud de la ville, je n’ai jamais senti de paroisse fermée ou traditionaliste qui refuse ce dialogue. »

 

« Laïcité à la marseillaise »

En février 1990, à quelques mois du début de la Guerre du Golfe, naît à l’initiative de l’archevêque Robert Coffy, et à la demande du maire divers gauche Robert Vigouroux, l’association Marseille Espérance. Elle se fixe comme objectif de fédérer des représentants de tous les cultes de la ville. L’initiative, inédite, est tantôt vilipendée, perçue comme une atteinte à la laïcité, tantôt portée aux nues pour l’œcuménisme béat qu’elle véhicule. Il n’empêche, elle contribue à ce que tous parlent d’une seule voix, notamment durant les attentats de 2015.

« Tout cela tend à une forme de laïcité à la marseillaise, si j’ose dire », prolonge Dominique. Une « laïcité apaisée », selon les mots de Pierre Brunet, dans laquelle les représentants politiques, de Defferre à Payan, de Vigouroux à Gaudin, ont évolué ou évoluent avec délices. Surjouant par moments la concorde dans une ville que certaines politiques publiques, notamment en matière de logement et d’urbanisme, ont pourtant contribué à fracturer. « À Marseille, les élus de tous bords peuvent assister à une messe, un office à la synagogue ou à la mosquée sans qu’on en fasse un scandale. Globalement, on le vit comme une marque d’intérêt, pas de prosélytisme. Et quand la Ville de Marseille édite le calendrier de Marseille Espérance, qui recense les fêtes religieuses, on n’en fait pas tout un flan ! », observe le vicaire général.

Difficile de ne pas tendre un parallèle entre le christianisme social encore ancré dans certains quartiers de la ville et la démocratie-chrétienne qui a façonné une partie de la vie politique marseillaise des cinquante dernières années. Pourtant, « ici l’église n’est pas plus politique qu’ailleurs », veut croire Dominique. Comprendre qu’ailleurs, elle l’est aussi. Le choix de Marseille par le pape est-il, en conséquence, un choix politique ? « Le pape n’est pas idiot, il réfléchit à ce qu’il dit et fait ! », répond le père Pierre Brunet.

 

« Prier c’est bien, accueillir c’est mieux »

Ce vendredi, à Notre-Dame-de-la-Garde, le souverain pontife va se recueillir auprès du mémorial dédié aux marins et aux migrants disparus en mer. Durant les deux jours de sa visite, il va rappeler l’impératif d’accueil qui s’impose à tout catholique. « Prier c’est bien, accueillir vraiment c’est mieux », pique un militant associatif marseillais qui œuvre auprès des demandeurs de droits d’asile et fustige « un accueil à géométrie variable » de la part de l’Église locale.

À Marseille, ces dernières années, l’Église a ainsi reçu des mineurs isolés dans l’enceinte de Saint-Ferréol en 2017 ou au sein d’un bâti inoccupé lui appartenant à Saint-Just en 2019. Des occupations imposées par les associations et les collectifs, mais tolérées voire accompagnées par le diocèse, venant ainsi palier la prise en charge chroniquement défaillante du Département en la matière. « L’accueil est plus large que ces deux exemples là. Dans les presbytères, on accueille aussi les familles. Et l’Église travaille aussi avec des associations non confessionnelles sur ces questions », précise le vicaire Brunet. Opportunément, ce jeudi 21 septembre, des mineurs se sont installés dans l’enceinte de l’église Notre-Dame-du-Mont.

 

« Comme Marseille a ses paradoxes, l’Église marseillaise a ses paradoxes. Avec d’un côté une partie de la communauté qui a une vraie mobilisation solidaire et de l’autre, des personnes qui restent dans des réflexes archaïques. »

— Jean-Régis Rooijakers, collectif Just

 

« Ce n’est pas par hasard que dans la lutte pour la mise à l’abri des mineurs non accompagnés (MNA), on a su trouver des soutiens chez les catholiques. Ce n’est pas par hasard que Saint-Ferréol ou Saint-Just ouvrent. Ce sont des gestes concrets, réels », abonde Jean-Régis Rooijakers, coordinateur au sein de l’association Justice et union pour la transformation sociale (Just) et membre de Médecins du Monde. Le représentant associatif sait aussi tempérer son enthousiasme. « On peut travailler avec l’Église sur certains sujets. Mais, comme Marseille a ses paradoxes, l’Église marseillaise a ses paradoxes. Avec d’un côté une partie de la communauté qui a une vraie mobilisation solidaire, et de l’autre, des personnes qui restent dans des réflexes archaïques », pondère-t-il.

 

Mystico-identitaires et Bisounours

Un autre acteur de l’accueil des demandeurs d’asile requiert l’anonymat et va plus loin. Il regrette « un discours » bien rodé de la part des autorités ecclésiales « pas toujours suivi d’effets », notamment concernant les occupations de sites vides appartenant au diocèse. Pierre Brunet s’en défend : « On rêve un peu le foncier de l’Église. Il est parfois en bien mauvais état. Et une partie permet de fait vivre l’Église. Le diocèse marseillais est déficitaire chaque année. »

Surtout, pointe le même militant associatif, « on sent qu’il existe des tensions à l’intérieur même de l’Église à recevoir vraiment l’autre, à dépasser le seul acte de charité. » La fraternité et l’humanisme portés par les autorités diocésaines « ne sont pas révélatrices de toute la communauté ici », reconnaît un bénévole. Dans une ville où les scores de l’extrême-droite — RN et Reconquête cumulés — flirtent avec les 32 % lors de la dernière présidentielle, tous les catholiques n’adhèrent pas à ce discours, notamment pour ce qui est du dialogue avec les musulmans. « Ici comme ailleurs, on assiste à une montée de jeunes qui vivent leur foi de manière mystico-identitaires », déplore la même source.

« Bien sûr, il y a des endroits où ça coince. Des paroisses où l’on n’est pas bien reçus, parce que certaines personnes ont peur de l’étranger. Notre travail, c’est d’aider à dépasser cette peur, la bousculer, provoquer la rencontre, faire changer le regard sur l’autre », martèle Anne Giraud. La ville n’est pas « le pays des Bisounours », convient à son tour Pierre Brunet. « Mais cette proximité entre les cultes et les cultures, nous la vivons comme une chance, non comme un problème. » À l’occasion de la visite du pape, il en est convaincu, Marseille peut se faire le porte-parole de ce message.

 

Coralie Bonnefoy

 

 

Notes
  1. Article publié le 22 septembre[]