Scène du Puits à Lascaux

L’art, avant l’art – Colloque national d’histoire de l’art

Les premiers artistes

 

Peintures et gravures préhistoriques l’attestent : dans cette première alliance expressive de l’esprit et de la main, l’essentiel était présent depuis le début. Le quatorzième colloque national organisé par l’Association euroméditerranéenne pour l’Histoire de l’Art et l’Esthétique nous fera partager, avec des spécialistes d’horizons divers, les avancées et les questionnements qui précisent l’état des connaissances sur cet héritage relié aux racines profondes de notre condition humaine.

 

La question des origines est toujours fascinante, ramifiée, vertigineuse, parce qu’en histoire, il n’y a jamais vraiment de commencement. Si les premières représentations pariétales connues (Chauvet, Altamira, Lascaux, Cosquer…) datent du paléolithique supérieur (40 000 à 12 000 ans), les préhistoriens envisagent l’existence de représentations plus anciennes qui attendent leur découverte, particulièrement en Afrique (Conférence de Jean Clottes, Narbonne, septembre 2013)) d’où Homo sapiens a émigré voici 100 000 ans. Ces images gravées ou peintes s’accompagnent de la fabrication d’objets mobiliers ou statuaires ainsi que de parures corporelles qui témoignent également de la mutation des compétences symboliques d’Homo sapiens, dont l’expression se matérialise désormais sur des supports durables capables de les transmettre et d’en conserver la mémoire. Aujourd’hui, nous rangeons ces productions dans la catégorie artistique par une correspondance commode avec nos typologies actuelles (peinture, sculpture…), mais le sens et le rôle social de ces artefacts nous échappent encore, même si les interrogations se font plus pertinentes. Les connaissances progressent sur le terrain grâce aux résultats des fouilles archéologiques, mais également — comme se proposent de le faire Jean-Noël Bret et Audrey Rieber, directeurs scientifiques du colloque L’art, avant l’art — par un croisement de points de vue interdisciplinaires réunissant préhistoriens, ethnologues, philosophes et historiens de l’art. En effet, toutes les problématiques et les chaînes de causalités sont interpénétrées : les manières de représenter renvoient aux modalités de la pensée qui supposent des comportements sociaux particuliers et les conditions nécessaires à leur développement.
Quels types d’échanges et d’organisations ont permis des unités stylistiques et iconographiques à l’échelle de cette période sur le continent européen ? Le faste et l’ostentation des grottes ornées les plus célèbres — le terme de « cathédrales préhistoriques » est avancé — suggèrent une fonction de prestige qui présume une différenciation des statuts sociaux, renforcée par le contrôle pouvant s’exercer sur l’accès à ces lieux. Existait-il des individus spécialisés se déplaçant avec leur savoir-faire (d’une inventivité plastique exceptionnelle) et leurs techniques sophistiquées (une étude chimique a montré que des graisses étaient ajoutées aux pigments minéraux pour en améliorer les propriétés et la fixation (1)Emmanuel Guy – L’Histoire n°420 et Préhistoire du sentiment esthétique (Les Presses du réel, 2011) ) ?
Ces premiers artistes exerçaient un regard sélectif sur leur milieu, leur cadre de vie. Ils n’ont pas représenté l’espèce humaine, quasiment absente des peintures, à l’exception des mains positives ou négatives ; mais les « Vénus » rondes-bosses sont nombreuses à la même période. Le contexte végétal ou paysager est inexistant (pas d’arbres, de montagnes, de ciel…) alors que, comme le prouve la figuration animale très élaborée, ces peintres en étaient tout à fait capables. Ces fresques sont également dépourvues d’épisodes narratifs, excepté la très singulière scène du Puits à Lascaux dans laquelle un homme est renversé par un bison blessé.
A l’élucidation de ces énigmes, les historiens de l’art peuvent apporter une contribution féconde par l’étude des procédés esthétiques et formels dans l’œuvre peint du paléolithique, notamment pour tenter de percer l’intention de ses signes les plus abstraits.
Au mésolithique (12 000 à 8 000 ans), avec la disparition de la faune glaciaire puis avec les premières sédentarisations, d’autres mutations de l’imaginaire apparaîtront ; mais ceci est une autre histoire… dont l’évolution ne sera jamais ni linéaire, ni cumulative. A l’évidence, dès les premiers gestes expressifs étaient convoqués, à un degré supérieur, ces facultés et ces talents en quoi nous nous reconnaissons si semblables et si proches.
Ces deux jours de communications passionnantes ne manqueront pas de combler votre curiosité scientifique et d’inspirer votre rêverie poétique. Pourquoi pas d’extravaguer l’urgence de restaurer un lien sacré à notre environnement pour que d’autres âges de l’homme soient encore possibles ?

Roland Yvanez

 

 

L’art, avant l’art – Colloque national d’histoire de l’art : les 3 & 4/06 à la Bibliothèque Départementale des Bouches-du-Rhône (rue Mirès, 2e).
Rens. : www.biblio13.fr

 

 

Notes   [ + ]

1. Emmanuel Guy – L’Histoire n°420 et Préhistoire du sentiment esthétique (Les Presses du réel, 2011