La Cité Radieuse de Marseille : Le Corbusier, un art pour vivre de Lionel Hoëbeke

Millefeuille | La Cité Radieuse de Marseille : Le Corbusier, un art pour vivre de Lionel Hoëbeke

Le village dans les nuages

 

Étonnamment, les ouvrages dédiés à la Cité Radieuse de Marseille ne sont pas légion, d’autant plus si l’on déduit les recueils de photos. Éditeur et résident pris de passion pour la cité verticale, Lionel Hoëbeke s’attèle à la tâche d’en raconter la petite et la grande histoire, et de tout décrypter « car tous les détails comptent, il y a cent idées, cent histoires, cent trouvailles au centimètre carré »…

 

 

Cet immeuble-villa voulu par Le Corbusier reprend les principes des cités-jardins anglo-saxonnes, dont une première ébauche date de 1922. S’il lui a été enfin possible de l’ériger entre 1947 et 1952, c’est à la faveur du ministère de la Reconstruction et de l’Urbanisme qui voit, dans cette approche progressiste de concevoir la ville, une image de la France de demain. Car comme de nombreuses villes, Marseille a subi de lourdes destructions durant la Deuxième Guerre mondiale et doit reconstruire pour reloger ses habitants. Mais pour ces derniers, le gigantisme et l’éloignement (même s’il est desservi par le tramway) suscitent la réprobation. Ce bâtiment sera l’objet de tous les commentaires, y compris du président de l’Ordre des Médecins, un psychiatre qui affirmera que « vivre dans cet immeuble favoriserait l’éclosion de maladies mentales » : la « maison du fada » était née !

Qu’à cela ne tienne, l’auteur cite les habitants qui tentent l’expérience et qui témoignent de leur attachement au bâti, mais également à une qualité de vie et de services nouveaux à l’époque. La puissance expressive fascinante du bâtiment masque souvent les trouvailles et innovations de l’architecte. Lionel Hoëbeke articule son livre autour de ces particularités habilement décortiquées. Comme le moteur de sous-marin (ou de paquebot, selon les versions), qui assure l’alimentation électrique en cas de coupure d’électricité, ou le téléphone en interne qui permet de contacter gratuitement chaque appartement ou commerce(1) (en 1970, les PTT demanderont de souscrire un abonnement). Mais aussi les huit mini centrales thermiques qui l’hiver réchauffent l’air extérieur pour l’amener dans les appartements, et le brumisateur qui refroidit ce même air en été. Ou encore le petit bâtiment collecteur(2) dans le jardin, qui récupère les déchets des éviers « poussés dans un conduit souterrain de deux cents mètres de long » récupérés par les éboueurs : les prémices du composteur. L’ingéniosité du mobilier sur-mesure intégré à chaque appartement (double exposition en duplex), la modularité et le dessin de la cuisine réalisé par Charlotte Perriand en font des pièces de collection. L’auteur s’attarde sur les salles de bains (au pluriel) — rappelant au passage qu’en 1950, seuls 6 % des logements bénéficient d’une pièce sanitaire —, Le Corbusier ayant prévu une douche cabine pour les enfants avec, comble du luxe, un mitigeur, mais aussi une salle de bains pour les parents.

Voilà pour la partie privative. Côté équipements collectifs figure une école Freinet(3) sur le toit, accessible également aux enfants du secteur. Une large partie de l’ouvrage détaille l’accompagnement des enfants et le dévouement de sa directrice, prénommée Lilette, qui, en vingt-six ans de présence, est devenue un « personnage central de l’aventure pédagogique de l’Unité d’habitation ». Les habitants ont également accès à un solarium, un gymnase (devenu depuis le MaMo d’Ora-ïto), un jardin d’hiver et un cinéma à partir de 1960.

Comme dans un village vertical, les résidents peuvent s’approvisionner à la superette, à la boucherie, à la poissonnerie et à la boulangerie des 3e et 4e rues (les étages se nomment des rues), et pour faire séjourner leurs proches, l’hôtel propose de petites chambres aux résidents.

Voici donc un livre passionnant, qui parle d’habitat, mais aussi d’art de vivre, de l’impact d’une architecture de qualité, laquelle, si elle en a l’aspect, n’a rien de brutaliste.

 

Damien Bœuf

 

La Cité Radieuse de Marseille : Le Corbusier, un art pour vivre de Lionel Hoëbeke (éditions Hervé Chopin), 19,50 €

 

 

 

Notes
  1. En 1954, 8 % des ménages ont le téléphone à domicile[]
  2. Dessiné par l’architecte / compositeur Yannis Xenakis[]
  3. La pédagogie Freinet est une démarche éducative active, participative et centrée sur l’enfant[]