Interview © Christophe Raynaud Delage

Interview de Nicolas Truong à La Criée

Paroles Paroles…

 

Nicolas Bouchaud aime la définition de Regis Debré : « La meilleure interview est un monologue ». C’est pourtant en duo avec la belle et discrète Judith Henry qu’il fait parler les habituels maestros de l’interview dans un spectacle éponyme sans langue de bois.

 

Journaliste émérite au Monde, Nicolas Truong a animé durant de longues années le « Théâtre des idées » un cycle de rencontres initié par le Festival d’Avignon sous l’ère Archambault / Baudriller. En 2012, on lui propose de participer aux fameux « Sujets à Vif », des formes scéniques courtes. Il met alors en scène un article polémique de Pasolini autour de la disparition des lucioles. Devenu spectacle, Le projet Luciole est sa première tentative de théâtre philosophique mené avec le duo d’acteur Judith Henry / Nicolas Bouchaud.

Précédemment en 2010, ce même Nicolas Bouchaud partait des entretiens entre Régis Debray et le critique de cinéma Serge Daney — réalisés quelques mois avant la mort de ce dernier, en 1992 — pour créer un spectacle solo, La Loi du marcheur.

L’entretien est donc un thème qui les questionne l’un et l’autre. Rien d’étonnant donc à ce qu’il ait donné lieu à une pièce, Interview, qui a vu le jour dans l’écrin merveilleux de la Chartreuse lors du dernier Festival d’Avignon.

Largement remaniée depuis, elle a été reprise au Théâtre du Rond-Point avant de partir en tournée. Secondés par le dramaturge Philippe Berthomé, Judith Henry, Nicolas Bouchaud et Nicolas Truong donnent vie à un projet original. Ils ont écarté d’emblée l’idée d’une critique des médias pour se pencher sur l’exercice de l’interview en lui-même, sur la matière qui le constitue.

Les trois quarts du spectacle sont donc des interviews que Henry, Truong et Bouchaud ont réalisées, questionnant des journalistes ou cinéastes célèbres, tels Florence Aubenas, Jean Hatzfeld, Edgar Morin, Raymond Depardon et sa femme Claudine Nougaret, bref, des pros de l’interview.

Dans cette posture d’arroseur arrosé, le mécanisme de cette forme journalistique vient peu à peu se superposer à l’essence même du jeu d’acteur. Ce que confirme Nicolas Bouchaud : « Hatzfeld dit à propos du métier de journaliste que c’est tout un travail, du vêtement au ton, à la manière, à la figure… On pourrait dire la même chose pour l’acteur ! De plus, l’interview naît toujours dans ce rapport à l’autre. Et nous acteurs, nous faisons du théâtre avec les gens dans la salle. On ne fait pas du théâtre tout seul, avec une couronne, en se prenant pour un roi ou alors on devient fou. (…) En menant ces interviews, nous avons aussi touché du doigt la liberté que peut avoir le journaliste au sein de l’interview : se saisir d’un sujet ou le changer en cours de route, rebondir sur des propos, des attitudes ou tout autre chose qui peut arriver pendant l’entretien, ou au contraire, rester sur son angle de départ. Cela rejoint l’improvisation dans le jeu d’acteur. »

Pour Nicolas Bouchaud, c’est précisément parce que l’interview s’apparente à un jeu de rôle qu’il est une forme théâtrale évidente : « Quand j’écoutais Jean Hatzfeld, ma seule préoccupation n’était pas de trouver la bonne question à lui poser, car il y est allé direct : trois heures sans s’arrêter ! Non, ce que je me disais, c’était “Quand est-ce que je le relance ? Et le faut-il ? Est ce qu’on laisse place au silence ?” Et ça, c’est génial, car ça a à voir avec le rythme. Et, là encore, c’est très proche du travail d’acteur, qui n’est qu’une histoire de rythme. Bien sûr, il faut avoir compris et intégré le sens, mais ensuite, la seule chose à travailler, c’est le rythme. »

Un tempo réussi qui donne ici une belle partition à deux voix, tantôt en monologue parallèle, tantôt en conversation entre une Judith Henry truculente et un Nicolas Bouchaud très en verve. « Depuis Le Projet Luciole, Judith et moi formons un solide duo. S’entendre avec un partenaire sur un plateau de théâtre n’a rien d’évident. Il y a quelque chose qui s’est fait un peu malgré nous, instinctivement, partant d’une certaine complémentarité. Et aussi peut-être car nous nous regardons comme deux acteurs mais également comme Judith et Nicolas. En pleine représentation, nous pouvons nous demander si ça va pour peu que l’on ressente une tension ou autre. L’attention que nous avons l’un pour l’autre au-delà de nos personnages, comme lorsque nous faisons Depardon et sa femme, nourrit et enrichit ce que l’on est en train de jouer. »

En plus du parallèle intervieweur/ interviewé et acteur/public, Interview propose une réflexion essentielle sur la profession de journaliste et en fait un éloge sans mièvrerie. « L’intérêt des propos d’Aubenas, de Depardon ou d’Hatzfeld, c’est qu’ils nous renvoient à des choses qui nous concernent », précise Nicolas Bouchaud.

En mettant à jour les rouages de l’interview, le spectacle nous plonge en effet dans ses dérives possibles, la manipulation d’information par exemple, ou l’orientation de la parole récoltée. Le fait que le spectateur ait la possibilité de faire ce cheminement de sa propre initiative confère à ce spectacle une dimension plus profonde, qui s’ajoute au caractère philosophique voulu par Nicolas Truong. Somme toute, il défend un journalisme qui, peut-être, tend à disparaitre mais qui lui tient à cœur : non pas ostentatoire et sensationnel, mais bienveillant et curieux.

 

Marie Anezin

 

Interview de Nicolas Truong : du 16 au 18/03 à La Criée à Marseille.
Rens. : 04 96 17 80 00 / www.theatre-lacriee.com