C’est arrivé près de chez vous | Data

C’est arrivé près de chez vous | Data

Dons de choix

 

En lisière du centre-ville, le collectif qui fait vivre Data, petite salle des musiques expérimentales, est devenu propriétaire du lieu, faisant la nique en toute discrétion à la gentrification.

 

 

Quand, en lisière du centre-ville de Marseille, on va à Data, petite salle tout en discrétion spécialisée dans les musiques expérimentales, on ne peut s’empêcher de siffler. Une bière pour se mettre dans l’ambiance. Et la Java des bons enfants, vu qu’on est dans la rue du même nom : « Dans la rue des bons enfants/on vend tout au plus offrant… » D’ailleurs, on va interroger Damien et Clem’ sur les conditions dans lesquelles le collectif qui fait vivre ce lieu depuis dix-huit ans a réussi, en un temps record, à le racheter, l’arrachant au marché de l’immobilier.

À peine installé dans la cour, le duo se lance : « On s’est rencontré dans les années 70, prisonniers dans une geôle thaïlandaise. C’est là qu’on a inventé la musique expérimentale en tapant sur tout ce qu’on trouvait. On s’est retrouvé des années plus tard au Parc des Princes. » Damien précise : « À l’époque, je travaillais pour Goldman. » Clem’ regarde notre carnet de notes : « Tu fais des équations mathématiques pendant qu’on parle ?! Ah non, c’est de la sténo ? »

À croire qu’ils ne se sont pas remis de leur fête début octobre : le collectif qui fait vivre Data est devenu propriétaire de cette salle aux allures de « Evil Twin » de l’Embobineuse. D’ailleurs, chaque newsletter pour annoncer les concerts s’accompagne depuis d’un tonitruant « Merci ! » adressé à celles et ceux qui ont fait un don.

« Alors qu’arrivait la fin de notre bail, le propriétaire, qui a grandi ici, nous a annoncé en septembre 2021 qu’il voulait vendre », se souvient Damien. « Rapidement, on s’est dit qu’il fallait qu’on achète. Car, pour retrouver l’équivalent, vu l’immobilier, cela aurait été très compliqué », ajoute Clem’.

Au début, disent-ils, « ça a été un peu panique à bord. On s’est dit qu’on pouvait perdre le lieu ! » Mais Data ne manque pas de réseau : « On est proche de l’Embobineuse. Mais aussi de la Déviation à l’Estaque et du café-librairie Manifesten à la Plaine. » Les deux appartiennent au Clip, un réseau grâce auquel se met en place une propriété à la fois d’usage et collective : si chacun des lieux continue à être géré par son collectif, la propriété est transférée au réseau. Ce qui rend impossible toute revente. Et permet même, en cas de difficulté, des coups de main.

Data s’est aussi penchée sur l’Antidote, l’autre dispositif en matière de propriété collective. Un fonds de dotation qui, pour racheter un lieu, permet de lancer un appel à don (défiscalisé) tout en le sécurisant car c’est le fonds qui devient propriétaire. Là encore, chaque lieu continue à être géré par « son » collectif qui, en retour, bénéficie d’un confortable bail emphytéotique tout en intégrant la structure collégiale de l’Antidote. Ce qui, comme avec le Clip, sort les lieux du marché de l’immobilier et garantit une approche aussi collective que solidaire.

Mais, au final, Data ne passera ni par le Clip ni par l’Antidote, lançant rapidement un appel à dons, notamment via la plateforme Hello Asso. Et ça marche ! « En à peine neuf mois, on a réuni les 160 000 euros nécessaires. Le temps d’une gestation », sourient les deux comparses. Qui se souviennent des « centaines de messages » envoyés. Mais aussi de cette sommité de la musique minimaliste « qui a fait tourner l’appel à tout ses contacts. » Et bien évidemment des concerts et soirées de soutien. À Marseille et ailleurs : « Parfois, on n’était même pas au courant ! On l’apprenait après coup, au moment où on nous remettait les enveloppes ! »

En tout, Data recevra le soutien de 400 donateurs, de un ou deux euros à plusieurs milliers. « On n’a que 20 000 euros de prêts, contractés auprès de très proches, à rembourser en cinq ans », nous explique le duo. De quoi envisager les quelques travaux qui se profilent : « On ne va pas changer grand-chose. Peut-être renouveler un peu le matos pour le son, payer un peu mieux les musiciens. Et, à notre tour, filer un coup de main aux lieux qui nous entourent. »

Car, notent-ils, « Marseille change très vite. Au point que, pour les lieux qui veulent rester autonomes, la norme, c’est de devenir propriétaire ! » D’où l’organisation dernièrement par la Dar, ce « centre social autogéré » en haut de la rue d’Aubagne, de plusieurs soirées de soutien en ce sens.

En attendant, à Data, la vie a repris son cours. Dans cette salle tout en longueur où l’on a pu voir le chanteur de The Ex, le groupe explosif de Jean-Michel Tarre et Léonard Kotik Grrzzz ainsi que le guitariste Hervé Boghossian ou le set bruitiste d’Alberto, une violoniste contorsionniste croise le fer avec un bidouilleur de sons teuton.

Au plus fort du set, Léonard Kotik shoote par mégarde dans la bouteille de notre violoniste. « Ma bière ! », lance-t-elle. On rigole en sirotant un verre de vin nature. Vu la configuration des lieux, nul doute qu’il faudra pousser les murs pour la fête que le collectif envisage de faire afin de célébrer le rachat. Comme l’a dit un des membres du collectif au moment de la signature : « C’est maintenant que les emmerdes commencent. » Pourvu que ça dure !

 

Sébastien Boistel

 

 

Data : 44 rue des bons enfants, 5e.

Rens. : https://datamedia.tumblr.com

Pour en savoir plus sur le Clip et l’Antidote : clip.ouvaton.org / lafonciereantidote.org