Ossian chantant ses vers de Paul Duqueylar

Colloque d’histoire de l’art « La légende d’Ossian et l’art préromantique en Europe »

La légende d’Ossian : une vague à l’âme

 

Au tournant du 18e siècle, l’épopée du barde écossais Ossian donne une impulsion déterminante à la sensibilité préromantique. Un colloque international organisé par l’AEPHAE(1)Association Euroméditerranéenne Pour l’Histoire de l’Art et l’Esthétique) en approfondira les effets sur la production artistique européenne. Ses directeurs scientifiques, Jean-Noël Bret et Sidonie Lemeux-Fraitot, ont orchestré les plaisirs de voir, entendre et comprendre en nous proposant une immersion complète dans cette vague ossianique qui fit chavirer les Lumières dans la mélancolie.

 

En 1760 sont édités à Édimbourg des fragments de poèmes provenant de vieux manuscrits moyenâgeux et de la tradition orale des Highlands, traduits du gaélique par un jeune instituteur, James Macpherson. Celui-ci publie, un an après, un cycle complet sous-titré « ancien poème épique en six livres, composé par Ossian, fils de Fingal », légendaire roi écossais du IIIe siècle de notre ère. Accompagné de sa harpe, le vieux barde guerrier chante la bataille fondatrice et les héros disparus dont les fantômes traversent la lande désolée comme sur la scène d’un théâtre élisabéthain. Très vite, des doutes surgissent quant à l’authenticité d’une déploration si bien balancée. « Cette mesure continue qui fait le charme des poésies du barde, et qu’on ne saurait mieux comparer qu’au bruit monotone et prolongé des vagues((Auguste Lacaussade, traducteur d’Ossian, Paris, 1842 » semble trop belle pour être vraie, trop raffinée aux érudits ; d’autant que Macpherson esquive les mises en demeure de produire les originaux(a). Le succès littéraire aiguise la querelle. La question devient un enjeu patriotique en Écosse, en Irlande ou au Pays de Galles. Dans la foulée d’Ossian, les pays germaniques se passionnent pour la philologie médiévale et les sources originelles qui fondent leur identité(b). Le barde écossais apparaît en substitut d’Homère depuis lequel les nations latines légitiment l’autonomie de leur culture. Reste encore à démêler la part avérée qui revient à l’imagination de l’instituteur, poète à ses heures ; quoiqu’il en soit, parmi les milieux anglo-saxons imprégnés de philosophie sensualiste, les temps sont mûrs pour la « révolution esthétique » dont Macpherson fut prophète malgré lui(c).

 

Ut pictura poesis…

En France, la déferlante ossianique rencontre un appel d’air : cette immense fabrique de héros disparus que furent la Révolution et les guerres napoléoniennes. « C’était le moment où ce génie des ruines et des batailles régnait en maître sur la France. » Napoléon nouera un lien allégorique avec le barde guerrier personnifiant la formule de Chateaubriand : « La France fait mieux que l’épopée ossianique : elle la réalise ! »(d) Dans l’atelier de David, panégyriste de l’empereur, se régénère l’iconographie de la peinture d’histoire. Les Barbus, un groupe de ses élèves cherchant une alternative au néo-classicisme du maître, assortissent leurs aspirations aux figures héroïques et à la mélancolie des paysages ossianiques. Quelques-uns d’entre eux furent actifs en Provence(e) comme en témoigne le tableau de Paul Duqueylar, Ossian chantant ses vers (1800), conservé au Musée Granet d’Aix-en-Provence(f). La même année, le peintre Girodet reçoit de Bonaparte une commande pour le Salon de Compagnie de Malmaison. Il s’en acquitte avec une composition d’un romantisme inédit dans laquelle les héros ossianiques rencontrent les ombres des généraux morts pour la France dans une invraisemblable et foisonnante fiction(g). Ingres réalisera en 1811 Le Songe d’Ossian pour le plafond de la chambre de Napoléon au Palais Quirinal, à Rome(h). Dans ce tableau au destin mouvementé, les personnages de l’épopée apparaissent en rêve à Ossian, livides et beaux comme des marbres de Canova.

Toutes ces œuvres perpétuent la finalité didactique et morale du Grand Genre historique, toujours vaillant, mais font place insidieusement au sentiment morbide d’un monde tombé en déréliction. Une distance onirique s’installe. Enclose dans des paysages antiques et fantastiques, elle réoriente vers des climats boréals l’émotion suscitée par la découverte des ruines de Pompéi. Ce « sommeil de la raison », selon l’expression de Goya, habite en même temps les écrivains romantiques(i). Ils font de sombres rêves où s’harmonisent les scènes de la nature et les passions humaines. Goethe, Byron, Musset, Vigny, Hugo… la liste serait longue, des plumes trempées à l’encre saturnienne du chantre écossais.

 

… et musicae

À la contagion des poètes et des peintres, les compositeurs lyriques ne pouvaient échapper et demeurer indifférents au lamento du vieux barde, aux rythmes des chants élégiaques, à l’accompagnement des harpes inconsolables, à tous ces tableaux, touchants décors d’opéras, auxquels la musique pouvait insuffler son élan. À ce titre, les communications du colloque seront ponctuées d’illustrations musicales interprétées par le ténor Jean-Christophe Born et la harpiste et mezzo-soprano Sophie Leleu. Dans cette perspective où Schubert, Mahler, Wagner se profilent en point de fuite, le grand-opéra français de Jean-François Lesueur, Ossian ou les Bardes, occupe le premier plan en 1804 avec un succès retentissant à l’Académie Impériale, où il sera donné jusqu’à la chute de Napoléon(j). Pas moins de douze harpes et une batterie de cuivres et de percussions servirent aux effets orchestraux. Ingres se serait inspiré du ballet de l’acte IV. Lors de la première représentation, deux mois après le Sacre, l’empereur détache sa propre légion d’honneur pour la décerner au compositeur.

Ossian sera victime de son trop grand succès. « Goûté jusqu’ici des âmes sensibles, il va être à la mode, fournir des prénoms, des cantates, paraître au théâtre et se multiplier dans la peinture.(2)P. van Tieghem, Ossian en France, Rieder édition, 1917 » Cette médiatisation excessive conduira au pastiche, à la dévalorisation et finalement à l’épuisement de son potentiel thématique dans la seconde moitié du XIXe siècle. Même si on peut observer une survivance souterraine de la geste ossianique bien après 1830(k). Tolkien n’en est-il pas une résurgence au XXe ?

Baignés de lune, les vestiges des tours de Morven ont eu leurs charmes et le grand sachem du Romantisme, Chateaubriand, de conclure : « Macpherson a ajouté aux chants des muses une note jusqu’à lui inconnue ; c’est assez pour le faire vivre. »

 

Roland Yvanez

 

Intervenants

(a) Murdo Macdonald, historien de l’art, Université de Dunde
(b) Gerald Wildgruber, professeur de littérature comparée, Université de Bâle
(c) Karin Wilson-Costa, professeur d’anglais, Lycée Thiers
(d) Alain Pougetoux, conservateur au Château de la Malmaison
(e) Hélène Echinard, historienne
(f) Bruno Ely, directeur du musée Granet
(g) Sidonie Lemeux-Fraitot, chargée des collections du musée Girodet
(h) Florence Viguier, directrice du Musée Ingres
(i) Bernard Degout, directeur de la Maison de Chateaubriand
(j) Lionel Pons, musicologue
(k) Gilles Soubigou, conservateur au patrimoine de la DRAC

 

Colloque d’histoire de l’art « La légende d’Ossian et l’art préromantique en Europe » : les 9 & 10/06 aux ABD Gaston Defferre (18-20 rue Mirès, 3e).
Rens. : 04 13 31 82 00 / www.biblio13.fr

Conférence musicale “Permanence du mythe d’Ossian dans la musique française du XIXe siècle” par Lionel Pons : le 23/06 aux ABD Gaston Defferre.

 

 

Notes   [ + ]

1. Association Euroméditerranéenne Pour l’Histoire de l’Art et l’Esthétique) en approfondira les effets sur la production artistique européenne. Ses directeurs scientifiques, Jean-Noël Bret et Sidonie Lemeux-Fraitot, ont orchestré les plaisirs de voir, entendre et comprendre en nous proposant une immersion complète dans cette vague ossianique qui fit chavirer les Lumières dans la mélancolie.

 

En 1760 sont édités à Édimbourg des fragments de poèmes provenant de vieux manuscrits moyenâgeux et de la tradition orale des Highlands, traduits du gaélique par un jeune instituteur, James Macpherson. Celui-ci publie, un an après, un cycle complet sous-titré « ancien poème épique en six livres, composé par Ossian, fils de Fingal », légendaire roi écossais du IIIe siècle de notre ère. Accompagné de sa harpe, le vieux barde guerrier chante la bataille fondatrice et les héros disparus dont les fantômes traversent la lande désolée comme sur la scène d’un théâtre élisabéthain. Très vite, des doutes surgissent quant à l’authenticité d’une déploration si bien balancée. « Cette mesure continue qui fait le charme des poésies du barde, et qu’on ne saurait mieux comparer qu’au bruit monotone et prolongé des vagues((Auguste Lacaussade, traducteur d’Ossian, Paris, 1842

2. P. van Tieghem, Ossian en France, Rieder édition, 1917