Histoires vraies de Sophie Calle au musée Grobet Labadié © Mathilde Ayoub

Cinq : parcours d’expositions de Sophie Calle

Une semaine avec Sophie Calle…

 

Cinq, c’est le titre de l’exposition de Sophie Calle qui s’installe dans autant de musées marseillais jusqu’à fin avril. L’occasion de (re)découvrir le travail de l’artiste française et de (re)visiter ces cinq lieux et collections où elle s’est immiscée : la Vielle Charité, le Château Borély, le musée Grobet-Labadié — qui rouvre pour l’occasion —, le Muséum d’Histoire Naturelle et le Musée des Beaux-Arts.

 

On ne présente plus Sophie Calle, artiste connue pour supprimer toutes les frontières entre sa vie privée et sa pratique artistique. Sa vie, c’est son œuvre, et l’inverse marche aussi. Son quotidien se transforme en une enquête perpétuelle de soi, un journal intime que l’on lirait à voix haute. Elle construit une autobiographie où ses propres mots et ceux des autres viennent nourrir un récit entre réalité et fiction, et sont le point de départ de ses expositions et ses livres. Elle prend des gens en filature dans la rue et note leurs faits et gestes, ou elle demande à sa mère d’engager un détective privé pour la suivre à son tour et compare leurs deux versions. L’artiste laisse parfois à d’autres la possibilité de faire de parler pour elle, comme lorsqu’elle représentait la France à la Biennale de Venise de 2007 avec son projet Prenez soin de vous, pour lequel elle avait invité 107 femmes à répondre à un mail de rupture qu’elle avait reçu et qu’elle n’arrivait pas à digérer.

Récemment, à la mort de son chat, Souris, elle a invité une trentaine de chanteurs français et internationaux à composer une chanson en hommage à son compagnon à quatre pattes. Les plus grands de France et du monde se sont pris au jeu et si l’on écoute Souris Calle, l’album vinyle (trois disques), on entend les voix de Bono, Pharell Williams, Christophe, Benjamin Biolay, Raphaël, Juliette Armanet entre autres qui chantent à la mémoire du minou.

Invitée par la ville de Marseille à occuper ses plus grands musées pour une saison, Sophie Calle propose un parcours fait d’émotions en tout genre : on s’attendrit, on sourit, on rit, on pleure. Lors d’une conversation donnée à la librairie Maupetit la veille de l’ouverture des expositions, l’artiste conseille un parcours selon l’état affectif dans lequel on est : « Quand vous voudrez voir la mer, allez à Borély, la Vieille Charité un jour où vous serez déprimés, et un jour où vous avez le temps, voir les expositions au Musée Grobet Labadié, au Musée des Beaux-Arts et au Muséum d’Histoire Naturelle, car ils sont tous les trois juste à côté. »

En prenant le bus qui mène au Château Borély, afin de débuter mon parcours des expositions Cinq, j’ai trouvé sur un siège un journal intime qui avait dû tomber d’un sac à main. En le lisant, je découvre les pensées quotidiennes d’une jeune femme. Le carnet ne retrace que les cinq derniers jours. Un récit étrangement sophiecallesque

 

Mardi. Histoires vraies, Musée Grobet Labadié

Je n’étais jamais allée dans cet hôtel particulier qui fait face au Palais Longchamp et pourtant, je passais devant régulièrement. Les quelques marches du perron qui mènent à l’entrée sont la transition nécessaire pour entrer dans cet univers bourgeois qui semble être resté intact depuis le 19e.  On pourrait croire que ses propriétaires y vivent encore, tant tout est à sa place. La table est mise, ça sent le poireau dans la salle à manger. Mais quelque chose cloche. J’ai comme l’impression d’être dans une sorte de jeu de piste ou une enquête policière. À la manière d’une scène de crime, une vingtaine d’objets sont accompagnés d’un petit numéro et ressemblent à des pièces à conviction. Comme ce matelas brulé dans la salle à manger, cet appareil photo polaroid dans l’antichambre, cette robe rouge jetée sur le lit. Que s’est-il passé ? Ces indices sont-ils les preuves que quelqu’un a bel et bien habité cette maison ? Ce sont un tas d’Histoires vraies, des histoires que l’on raconte à qui veut bien les entendre, des souvenirs d’une certaine SC.

 

Mercredi. Parce que, Musée des Beaux-Arts

Avec toutes ces histoires d’objets, j’ai été tracassée toute la journée et j’ai décidé d’aller voir des peintures au Musée des Beaux-Arts, souvent ça détend. Je n’arrivais pas à me sortir de l’esprit une question que je ressassais en boucle : pourquoi fait-on tel ou tel acte ? Pourquoi prendre des photos ? Est-ce qu’il y a une bonne raison à chaque fois ? Est-ce que cette jeune fille qui se prend en selfie du haut de l’escalier du Palais Longchamp s’est demandée la raison de son geste ? Parce que, à chaque moment de déclencher l’appareil, il faudrait avoir une raison, bonne ou mauvaise. Le tout est de prendre le temps de la formuler. Puis lever le rideau de l’objectif et découvrir l’image. Parfois drôles ou banales, des photographies que l’on dévoile. Vais-je lever le voile sur cette fameuse SC ?

 

Jeudi. Monique, Rachel. Chapelle de la Vieille Charité

« Aujourd’hui, maman est morte. » En entrant dans la chapelle, ce sont les premiers mots de l’incipit de Camus dans L’Étranger qui résonnent en moi. J’ai toujours été glacée par la distance de cet homme face à la mort de sa mère. Mais après tout, ce n’est qu’un livre. Ici aussi, une mère est morte, et elle s’est réincarnée en girafe. Une mère qui avait besoin qu’on la filme lors de son dernier soupir. Une mère qui aimait qu’on parle d’elle, qu’on la regarde. Les tombes d’autres mères et d’autres pères qui n’ont même pas de nom à eux, mais dont on a gravé le statut de géniteurs dans le marbre. Beaucoup de fois le mot souci au singulier, des soucis brodés, des soucis fleuris, ou en néon. Dans souci, on retrouve les initiales de SC…

 

Vendredi. Chasseur français, À l’espère, Liberté surveillée, Muséum d’Histoire Naturelle

Les vitrines des musées, j’ai toujours adoré ça. Enfant, je m’en approchais jusqu’à coller mon nez dessus en laissant une trace de buée. J’avais l’impression d’être ainsi au plus près des objets qu’elles contiennent, malgré la limite frustrante dressée par le verre entre eux et moi. Au Muséum d’Histoire Naturelle, j’ai été gâtée. Des vitrines partout, au mur bien sûr, mais aussi au centre des salles d’expositions, de celles que l’on regarde par le haut. Entre les animaux empaillés, on peut lire des petites annonces d’hommes apparemment autant frustrés de ne pas avoir rencontré l’âme sœur que moi de ne pas parvenir à toucher ces petites bêtes pour vérifier si elles sont effectivement bien mortes. Est-ce que SC aurait épluché toutes les propositions de ces chasseurs de femmes avant de trouver corde à son arc ?

 

Samedi. Voir la Mer, Château Borély

Ça faisait longtemps que je n’avais pas vu la mer. Dans le bus qui longeait la côte, je me demandais quand, enfant, je l’avais vue pour la toute première fois, et si j’avais gardé un souvenir de cette première rencontre. J’avais beau chercher très loin dans ma mémoire, j’avais l’impression de l’avoir toujours connue. Eux ne l’avaient jamais vue, alors qu’ils habitent pourtant tout près d’elle, dans une ville encerclée d’eau. Ils n’avaient jamais entendu les remous des vagues, jusqu’à ce qu’on les y emmène la rencontrer enfin. Ces hommes et femmes sont debout, dos à nous, entre les rideaux et les assiettes du Château Borély. Ils contemplent la mer, en silence. Le regard qu’ils nous offrent en se retournant est d’une telle force qu’il semble adressé à une seule personne. Sûrement encore cette mystérieuse SC…

 

Mathilde Ayoub

 

Cinq, parcours d’expositions de Sophie Calle : jusqu’au 22/04 à La Vieille Charité, au Musée Borély, au Musée Grobet-Labadié, au Museum d’Histoire Naturelle et au Musée des Beaux Arts.

Rens. : http://culture.marseille.fr/actualites/sophie-calle-parcours-d-expositions