La Chauve-Souris © Christian DRESSE

La Chauve-Souris à l’Opéra de Marseille

« Vive le Roi Champagne ! »

 

Dans la parenthèse festive de la nouvelle année, nous nous sommes laissés porter sur les ailes de La Chauve-souris pour une virée nocturne des plus mouvementées à l’issue de laquelle le tournoiement des valses et l’effervescence de la musique de Johann Strauss fils nous ont déposés enivrés « du bonheur d’oublier ce que l’on ne peut pas changer (1) ». Cette opérette accorde aux divertissements extravagants de la bourgeoisie autrichienne le lustre grisant d’un dernier privilège quelques mois après le krach financier de 1873 : celui d’avoir su conserver à ces viennoiseries musicales quelque chose de la grâce du siècle de Mozart.

 

Dans cette riche et profuse seconde moitié du 19e, rythmée par les expositions universelles où les nations font concurrence de spectaculaire et de progrès techniques, l’euphorie de ceux qui ont les moyens de la commande artistique incarne l’image et le style de cette époque. En France, en Angleterre ou en Autriche, qu’elle renoue avec les symboles somptuaires de la geste impériale ou se gausse de ses travers, la relation entre l’art et les pouvoirs politique et financier ne se réduit pas à la pompe décorative ou au divertissement décadent auxquels l’historiographie républicaine, plus rigoriste, l’a condamnée. Elle porte dans son fruit le ver d’une critique complaisante mais désabusée, voire cynique. Derrière le cliché réprobateur de la « fête impériale » accolé à Strauss ou Offenbach, il reste à découvrir un art de la légèreté susceptible d’un degré d’excellence et de perfection auquel, en peinture, un Watteau ou un Fragonard avaient hissé leurs « fêtes galantes ». La production présentée à l’Opéra de Marseille a mis en évidence la valeur musicale d’une œuvre adoubée par Mahler et Schoenberg pour ses qualités compositionnelles.
L’intrigue, adaptée d’une comédie de Meillac et Halévy, librettistes de La Vie Parisienne d’Offenbach, raconte une machiavélique et inoffensive vengeance de noceurs impénitents. L’argument est prétexte à réunir les archétypes du vaudeville : maris et épouses volages, usurpation et travestissement, quiproquos et calembours, ivresse et concupiscence. Toutes ces amusantes transgressions valsent avec la subtile cruauté des caricatures de Daumier auxquelles Baudelaire accordait la faculté de percevoir « le charme compliqué d’une capitale vieillie dans les gloires et ce qu’elle renferme de trésors grotesques et bouffons. » Une fois admis ces principes, il reste à se délecter de la manière dont ils sont mis en œuvre avec plus ou moins de métier et d’inspiration.
En premier lieu, l’instrumentation imaginative avec laquelle Johann Strauss II colore ses mélodies, toutes assujetties aux rythmes du bal, déborde de charmes si entraînants que l’on s’est surpris à battre la mesure avec le chef d’orchestre, Jacques Lacombe, qui n’avait pourtant besoin d’aucune assistance pour obtenir du Philharmonique de Marseille une interprétation dynamique mais respectueuse des nuances délicates de l’œuvre et de ses tempi capricieux. Même communion sur scène où les chanteurs sont d’abord comédiens de la farce qu’ils nous jouent et donc animés de l’esprit de troupe pour lequel le compositeur a favorisé les ensembles homogènes aux détriments des grands airs, malgré l’air du rire d’Adèle ou la Csardas de Caroline et quelques autres vocalises suffisamment ornementées pour être confiées à des sopranos à la technique éprouvée. Ainsi, en second lieu, de bien belles voix surent mériter les acclamations d’un public connaisseur. A commencer par le couple irrésistible d’arroseur-arrosé formé par Anne-Catherine Gillet et Olivier Grand (Caroline et Gaillardin), aussi rusés et cabotins l’un que l’autre ; on connaissait le naturel flamboyant de la soprano qui s’opposa ici au timbre large et convaincant du baryton dont on avait déjà apprécié le flegme comique dans La Vie parisienne. La bonne surprise vint de la jeune soprano Jennifer Michel (Adèle), qui campa une soubrette espiègle en associant à sa belle étoffe vocale un vrai sens de la comédie. Pour compléter le triangle amoureux (à géométrie très variable dans cette opérette), Julien Dran (Alfred), servi en cela par une voix de ténor léger au timbre pointu et resserré, très richement doté de hautes harmoniques, démontra un sens du phrasé élégant, un peu timide pour un dragueur mais à chacun sa méthode ; nous pourrons le retrouver dans deux des prochains opéras de la saison marseillaise. Jean-François Vinciguerra (Tourillon) suit le mouvement avec un sens de la dérision assez drôle, directeur de prison sans autorité sinon sa belle voix de baryton-basse.
Petit bémol épinglé sur le smoking de Marie Gautrot (Orlovsky) dont le mezzo manquait de caractère dans le rôle travesti du prince blasé. Il est bien difficile de communiquer un tempérament approprié à ce dandy androgyne, proustien avant l’heure, revenu de toutes les formes illusoires du bonheur et malgré, ou à cause de cela, aspirant de tout son être à la distraction. La direction d’acteur en est comptable car c’est ce personnage précisément qui ouvre la profondeur d’une interrogation dans l’effet superficiel des festivités. Celles-ci étant par ailleurs fort bien et très classiquement mises en scène par Jean-Louis Grinda. Tombé dans la marmite lyrique dès l’enfance, il connaît les métiers, les rouages, les limites et tous les possibles d’une maison d’opéra. C’est en maître artisan qu’il cisèle les changements de décors à vue en laissant néanmoins aux interprètes un degré de liberté et en ménageant, comme le veut la tradition, quelques surprises dans les dialogues et la chorégraphie (Eugénie Andrin) afin de préserver à l’opérette sa forme ouverte et ludique. L’intrigue est replacée dans son contexte historique. Si les décors ultérieurs évoquent l’univers du metteur en scène Max Reinhardt (grand escalier et scène tournante) en moins pittoresques, le premier tableau (une salle à manger bourgeoise et provinciale) rayonne d’une palette chromatique lumineuse dans des tons véronèse d’une belle harmonie.
Un spectacle chatoyant, d’un comique roboratif, nous a procuré une soirée sans mélancolie qui élude la perspective critique de l’œuvre mais conserve à la musique toutes les subtilités auxquelles cette opérette doit d’échapper à son genre… ou lui conférer ses lettres de noblesse.

Roland Yvanez

La Chauve-Souris était présenté du 29/12 au 8/01 à l’Opéra de Marseille

 

Notes
  1. -n°5, acte I(())