expo Burkard Blümlein - Table en bois et verre realisé au CIRVA

Burkard Blümlein – Une conversation avec Jean Cassien à Vidéochroniques

Temps pour temps

 

Invité par Vidéochroniques, l’artiste allemand Burkard Blümlein, qui partage son temps entre Paris, Munich et Nice, où il enseigne la sculpture à la Villa Arson, se pose à Marseille le temps d’une Conversation avec Jean Cassien

 

Qui est ce Jean Cassien avec qui converse Burkard Blümlein dans cette exposition empreinte de calme, de temporalité étirée, de gestes discrets et silencieux ? Serait-ce de cette rencontre que l’artiste allemand tire cette sérénité palpable dès notre entrée dans l’espace où les horizontalités dominent dans une unité de ton, de matière, voire de transparence ? Pourtant, les objets menacent de choir, posés en (dés)équilibre au bord d’une table, lévitant parfois sur d’invisibles surfaces de verre…
Assurément, l’artiste aura été imprégné par la pensée de Jean Cassien sur les règles de la vie solitaire monastique syncrétisant les courants orientaux et occidentaux (1)« Ils portent par-dessus leurs vêtements un petit manteau fort étroit et fort grossier qui couvre le cou et les épaules, et qui témoigne de leur pauvreté et de leur humilité. Ils évitent ainsi la dépense et la vanité des beaux et grands manteaux qu’on porte dans le monde. » Jean Cassien, in Institutions de Cassiens, livre 1 : Du vêtement des religieux (vers 425 après JC). On dit qu’il fonda au Ve siècle à Marseille les abbayes Saint-Sauveur et Saint-Victor. Les Institutions cénobitiques décrites par le moine semblent guider les gestes de Burkard Blümlein, dont la pratique de la sculpture parait méditative, en quête d’un état contemplatif. En résultent des gestes teintés de vanité (au sens sisyphéen du terme), de vacuité ou d’absurde. Son travail tue le temps ou cherche à le remplir, prônant le peu, le presque, l’inutile, et s’efforçant de laisser dans la matière une trace qui sera souvent à peine perceptible, comme celle d’un doigt gravée sur un verre, une empreinte éternelle, souvenir d’un geste éphémère…
Puisant dans le registre domestique (tapis, vieux pulls, meubles en bois, tables en fer, savons, verres…), les objets qui constituent les éléments sculpturaux de l’artiste reçoivent l’infime intervention d’un petit trou percé dans le verre, d’un ravaudage grossier, d’un pied de chaise remplacé dans lequel demeure pour l’éternité une mouche prisonnière du temps et de la matière… D’autres matériaux plus énigmatiques rencontrent son travail, matériaux dont la transformation fait hésiter le visiteur : fausse ou vraie pierre ? Grand verre percé ou pierres collées ? Certaines œuvres garderont leur mystère comme ce miroir dépoli qui ne renverra plus de reflet.
Dans la fosse, une armoire suspendue et un bureau en bois, transpercés d’un trou, laissent passer un faisceau lumineux créé par une lampe allumée. L’installation rappelle le travail de Bill Culbert, qui associe également lumière et vieux meubles récupérés, mais là où le Néo-Zélandais demeure dans une intension moderne et constructive, l’Allemand instaure une dimension spirituelle. Dans la fosse donc, un dessin de lumière parcourt l’espace. Les meubles laissent libre le passage de la ligne qui finit son parcours sur le sol et les murs de l’espace dans lequel l’installation a été réalisée in situ. Les vieux tapis et autres pullovers usés, accrochés comme des toiles abstraites géométriques, rappellent quant à eux le geste de Kader Attia à la Sucrière de Lyon, qui tentait de réparer les fissures du bâtiment en les agrafant comme on suture les entailles d’une plaie… Ici, Burkard Blümlein semble chercher, à travers sa pratique artistique, à se consoler de quelque chose ou à se préserver d’une tonitruante agitation extérieure au monde de l’art. En témoigne sa retraite dans un monastère bénédictin durant sept long mois à Montréal.
Le travail de Burkard Blümlein est d’une sensibilité extrême, parfois émouvante pour qui se laisse prendre par la dimension « efficiente » de son œuvre, c’est-à-dire « une façon discrète d’opérer des transformations, lentes et silencieuses, mais qui ne manquent pas de puissance pour changer la perception. » (François Jullien) Le geste presque imperceptible de l’artiste laisse au visiteur le loisir de chercher, puis de trouver les indices qui l’amèneront peu à peu à une expérience relevant de la notion d’inframince énoncée par Duchamp et théorisée par Thierry Davila (« Comment produire des intensités par soustraction. »). A l’image des savons, dont la forme se façonne au fur et à mesure de leur utilisation en se modelant aux mains de ceux qui en usent, ici associés à des galets que le temps et l’eau ont érodés à leur tour ; comme une sorte de cosmogonie originelle rattrapée par les champs de l’art.
L’expérience du travail de Burkard Blümlein nous transforme, mais de façon imperceptible, nous plongeant nous aussi dans un état méditatif qui renonce à la brusquerie du temps et nous protège de ceux qui parlent trop fort. Comme un havre de paix, une consolation, l’exposition œuvre ainsi contre les maux des temps actuels…

Céline Ghisleri

 

 

Burkard Blümlein – Une conversation avec Jean Cassien : jusqu’au 19/12 à Vidéochroniques (1 place de Lorette, 2e).
Rens. : 09 60 44 25 58 – 07 77 05 07 29 / www.videochroniques.org

Pour en (sa)voir plus : www.bbluemlein.de

 

 

Notes   [ + ]

1. « Ils portent par-dessus leurs vêtements un petit manteau fort étroit et fort grossier qui couvre le cou et les épaules, et qui témoigne de leur pauvreté et de leur humilité. Ils évitent ainsi la dépense et la vanité des beaux et grands manteaux qu’on porte dans le monde. » Jean Cassien, in Institutions de Cassiens, livre 1 : Du vêtement des religieux (vers 425 après JC