Jean-Marc Aymes

Automne baroque à Saint-Théodore

L’Entretien
Jean-Marc Aymes

 

Le directeur artistique de l’ensemble Concerto Soave commente un automne des plus abondants en réalisations et en projets. De quoi patienter sans languir jusqu’au festival Mars en Baroque.

 

Concerto Soave, un ensemble musical ou une A.O.C. ?

À l’origine, il y a vingt-sept ans, Concerto Soave était un ensemble, créé avec la soprano Maria Cristina Kiehr, destiné à jouer la musique italienne du XVIIe. Progressivement, notre champ artistique s’est développé. Si nous avons encore un noyau de musiciens réguliers avec un fort ancrage local, nous invitons principalement les artistes en fonction des programmes, dans des collaborations les plus variées.

Lorsque l’organisation du festival de musique baroque à Marseille nous a échu, structures juridiques et collaborateurs (trois permanents aujourd’hui) sont devenus indispensables pour en assurer l’administration, la production, la médiation. Aujourd’hui, « Concerto Soave » désigne à la fois l’organe de gestion et l’ensemble musical dans ses diverses configurations. Ce qui ne manque pas, en effet, d’analogies avec une « Appellation d’Origine Contrôlée ».

 

Vers un Centre Baroque de Provence ?

La décision d’entreprendre la restauration de l’Église Saint-Théodore, classée aux monuments historiques, et de ses bâtiments annexes a été l’occasion d’élaborer un projet d’envergure qui s’établira dans le vaste espace ainsi aménagé et rénové. Si la façade de la rue des Dominicaines a été magnifiquement remise en valeur, l’intérieur souffre d’une dégradation sévère. La municipalité a manifesté la volonté de ne pas faire une coquille vide des bâtiments qui seront réhabilités. L’église ne sera pas désacralisée et le presbytère continuera à accueillir des prêtres. Mais en concertation avec l’Évêché, nous avons été approchés pour faire dans ces lieux, dont l’architecture et la décoration sont imprégnés du style et de l’époque, un « centre culturel de rencontres » autour de l’art baroque. J’ai élaboré un projet fédérateur avec l’Ensemble Baroques-Graffiti, déjà en résidence à Saint-Théodore, pour l’utilisation de l’église et d’une grande partie du presbytère afin d’accueillir chercheurs et musiciens, conférences, masterclasses, répétitions, coproductions, enregistrements et concerts sur le modèle du Centre de musique baroque de Versailles avec lequel une complémentarité pourra se développer, suscitant déjà beaucoup d’enthousiasme de part et d’autre. Si l’on connaît bien les musiques qui se faisaient à Paris aux XVIIe et XVIIIe siècles, les musiques de province ont été moins étudiées. Ce n’est pas parce que les compositeurs n’allaient pas faire carrière dans la capitale qu’ils avaient forcément moins de talent. Ce sera l’opportunité de valoriser, dans ces aspects sociologiques et artistiques, la vie musicale souvent intense des territoires provinciaux à cette période, du nôtre particulièrement. Ce projet inclut donc, outre une phase d’animation des lieux, une phase de recherche et de réflexion plus générale sur la présence de l’art baroque à Marseille dont Saint-Théodore constitue un très bel exemple visuel et bientôt sonore grâce à la réfection du buffet d’orgue qui surmonte son chevet. L’instrument constituera une plus-value pour l’établissement, intégré dans une nef aux proportions acoustiques adaptées à l’accueil de formations baroques avec une jauge de plus de 350 spectateurs. L’ensemble architectural et culturel pourra prendre toute sa place dans un parcours historique en cœur de ville. Une étape importante a été franchie très récemment avec la présentation par la municipalité d’un programme d’aménagement et d’un calendrier de travaux qui prévoit une livraison complète en janvier 2025.

 

Le futur proche ?

D’ici là, nous ferons de nombreuses propositions pour faire vivre les lieux autant que les travaux le permettront. Dans ce dessein, nous y avons initié un cycle de concerts destiné aux compositeurs d’origine provençale et nous y ferons entendre un programme autour de Marie-Madeleine, personnalité majeure de la tradition régionale (voir ci-dessous).

Notre dernier CD vient de paraître (1)La Lingua Profetica, Lanvellec Éditions. La prise de son et le montage ont été effectués par un maître en la matière, François Eckert, qui enseigne les métiers du son au Conservatoire Supérieur de Paris. Le résultat est confondant de naturel. Il s’agit d’un oratorio resté enseveli dans les archives de la Basilique de Bologne et qu’un musicologue italien vient d’attribuer au grand Giacomo Perti (1661-1756). L’œuvre pour quatre voix avec instruments reflète la personnalité douce, équilibrée, élégante de ce compositeur qui témoigne d’un certain « classicisme baroque » !

La gestation du festival Mars en Baroque est pratiquement achevée. La thématique en sera cette année « Le salon de musique ». Parmi les temps forts de cette édition, on peut retenir la présentation en version concertante d’un opéra très peu joué de Haendel, Admeto, avec les chanteurs du Centre vocal de Namur présents l’année passée à la masterclass de Sandrine Piau où le projet a pris naissance. Nous proposerons également une version inédite du célébrissime Miserere d’Allegri, plus historique mais tout aussi fascinante.

 

Propos recueillis par Roland Yvanez

 

 

Automne baroque à Saint-Théodore : jusqu’au 17/11 à l’Église Saint-Théodore (2 rue des Dominicaines, 1er).

Rens. : www.concerto-soave.com/fr/

 


Canta la Maddalena

Dès le premier âge baroque, les pamoisons de Marie-Madeleine ont pris place sur le pupitre comme sur le chevalet dans un nouvel art d’éprouver sa foi au sein duquel l’émotion pénètre et diffuse. Les compositeurs romains en seront des zélateurs parmi les plus éloquents et les plus prodigues. De la déploration tragique au ravissement voluptueux, leurs compositions jalonnent un parcours des amours spirituelles qui ne manque ni des mystères heureux de la légende chrétienne, ni de la douleur sans laquelle toute passion véritable serait incomplète.

Concerto Soave a rassemblé un florilège de chants dédiés à Marie-Madeleine interprétés par Maria Cristina Kiehr, dans ce qui constitue l’un des joyaux du répertoire de concert et de la discographie de l’ensemble dirigé par Jean-Marc Aymes(2)Canta la Maddalena, Harmonia Mundi. L’invention mélodique des maîtres romains y trouve sa pierre de touche dans le timbre de la soprano et la souplesse de ses inflexions. Sous les voûtes de Saint-Théodore, elle en fera miroiter l’orfèvrerie des lignes vocales, exaltera la sensualité de leurs courbes, tandis que le continuo (Sylvie Moquet à la viole de gambe et J.-M. Aymes au clavecin) en soulignera la profondeur des élans. Vous entendrez les lagrime bouleversants de Mazzochi (1592-1665), les lamenti mélancoliques de Rossi (1597-1653). Leurs effets dramatiques concourent à l’illusion des sens à la manière des images indéfinissables qu’éveillent certaines héroïnes de roman une fois le livre refermé. Vous vivrez ainsi une expérience immersive dans les métamorphoses musicales de la belle pécheresse repentie, aussi foisonnantes que ses représentations picturales (3)Le patrimoine marseillais en offre des exemples significatifs : La Prédication aux Marseillais par Ronzen au Musée d’Histoire, Le Ravissement par Philippe de Champaigne, Madeleine en extase de Louis Finson et Madeleine pénitente de Michel Serre au Musée des Beaux-Arts, et de ce dernier, L’Apothéose à l’Église des Chartreux, somptueux tableau d’autel récemment restauré., en compagnie de trois artistes rompus aux oscillations stylistiques du siècle, à ses transports pathétiques, à ses illuminations spectaculaires, à ses pénitences méditatives au cœur battant de l’effusion baroque où féminité et sacré se mêlent de façon troublante.

Roland Yvanez

> Le 17/11 à l’Église Saint-Théodore

 

 

Notes   [ + ]

1. La Lingua Profetica, Lanvellec Éditions
2. Canta la Maddalena, Harmonia Mundi
3. Le patrimoine marseillais en offre des exemples significatifs : La Prédication aux Marseillais par Ronzen au Musée d’Histoire, Le Ravissement par Philippe de Champaigne, Madeleine en extase de Louis Finson et Madeleine pénitente de Michel Serre au Musée des Beaux-Arts, et de ce dernier, L’Apothéose à l’Église des Chartreux, somptueux tableau d’autel récemment restauré.