Arthur Sirignano - Amourir au Togu Art Club

Arthur Sirignano – Amourir au Togu Art Club

L’art et la matière

 

Belle pioche pour Emmanuelle Villard, la nouvelle programmatrice des expositions de Togu, qui propose de ramener Arthur Sirignano à Marseille le temps d’une l’exposition (1)Ancien résident des Ateliers de la Ville de Marseille, Arthur Sirignano est actuellement résident à la Cité Internationale des Arts de Paris. Avec Amourir, l’artiste signe l’un des plus beaux moments de ce début d’année, et dévoile ses dernières recherches sur lesquelles a soufflé un air de Paris (2)Marcel Duchamp, Air de Paris (50cc de Paris), 1919/1964

 

Arthur Sirignano parle une langue singulière, celle des formes et des couleurs, celle de la lumière et des matières. Arthur est un compositeur, avec des mots et des objets, des matériaux et des verbes. Il compose ce qui relève d’une absolue nécessité de se dire sans pour autant vouloir se faire comprendre… Ainsi, ses sculptures se lisent comme des rébus, dit-il ; elles se dégagent d’une abstraction obsolète pour commencer à créer un discours proche de celui du poète et pour lequel seule la matière des mots compte pour produire des images…
Il y a dans les œuvres d’Arthur Sirignano un héritage de l’art moderne, à la faveur d’une exploration des matériaux, de leur entropie, de leur transformation, voire de leur mutation. Des matières qui coulent et se figent, qui posent et se fardent pour la photo, à l’instar de ces deux boules déguisées en petits objets pop aux couleurs acidulées. Girl & Boys est réalisée dans une terre qui ne supporte pas de cuisson et demeure dans son aspect terreux et humide. Les boules ont été recouvertes de pigments roses et bleus : une métaphore des genres ? Un Adam et Eve originel ?
La sculpture se fait introspective, elle est le propre témoin de ses accidents, de ses changements, elle raconte ses cheminements sans révéler son processus. On saura juste que l’artiste ne laisse pas tout faire au hasard, qu’entre son dessein et la matière s’engage une sensible négociation pour amener la forme vers ce qu’il avait en tête, tout en lui laissant assez de champ libre pour s’exprimer…
Il y a aussi comme un héritage de l’art classique, des grands ensembles du 19e. Dans Le grand triptyque de l’Aurevoir, de la justice et du bon fils ­­— dont le titre sonne comme celui d’un tableau de Jacques Louis David —, allégorie et éloquence se lisent dans les sillons caverneux d’un bitume taloché sur les dix-huit panneaux de bois sur châssis qui trompent leur monde et s’assimilent à de la grande peinture (3)Les dix-huit panneaux ne sont pas montrés chez Togu. En effet, le noir, le châssis, le titre et enfin le triptyque sont autant de fausses pistes semées par l’artiste, qui revendique un geste de sculpteur. Peu importe, le regard du spectateur se perd dans les irisations d’une matière que l’on aborde avec méfiance tant elle nous rappelle celle du pétrole et des hydrocarbures. Mauvaise piste encore, puisque le bitume est ici un matériau naturel qui, pour ceux qui l’ignorent, est utilisé depuis la préhistoire dans l’architecture et plus généralement la construction. Arthur Sirignano construit ici une œuvre monumentale. Montrée parcellée chez Togu, elle s’adapte à l’espace dans lequel elle advient. Les sillons sont créés par l’empreinte laissée par une bâche dans le bitume qui aura séché en laissant la trace des outils utilisés pour donner corps à une fissure béante qui rappelle celles qu’Andy Goldsworsthy laisse dans la terre sèche des murs des bories de Digne…
Il y a du Picasso dans Les Instruments, sortes de sculptures primitives faites de bois et de matière posées sur socle. Ici, les instruments de travail se proposent comme œuvre à part entière. Il y a du Duchamp dans l’utilisation des objets tels quels, pour lesquels l’artiste organise une rencontre belle et fortuite (4) « Beau comme la rencontre fortuite sur une table de dissection d’une machine à coudre et d’un parapluie. » in Les Chants de Maldoror du Comte de Lautréamont (1869). Des objets qui s’assemblent pour construire un ensemble, comme on ferait des cadavres exquis. L’Amour propre qui trône en vitrine associe les formes et les idées. Guidé par le titre de l’œuvre, le spectateur se risque à l’interprétation de ce buste suspendu à une potence. Rien de littéral évidemment, et si Arthur Sirignano ose la confidence, rien ne nous sera explicité en dehors du hasard qui aura mis sur son chemin les objets qui concourent à L’Amour propre
Les œuvres d’Arthur Sirignano semblent avoir avalé toute l’histoire de l’art. Elles jouissent à la fois d’un caractère solennel et classique au sens historique du terme, et se frottent à l’audace du dadaïsme tout en collant à une contemporanéité évidente. Dans son Manifeste pour un art conscient, Arthur Sirignano rappelle que nous considérons l’artiste comme un fabriquant d’images. Et si les artistes se sont défendus pendant plus d’un demi-siècle de cette question de l’image et que certains la réfutent encore aujourd’hui, Arthur Sirignano sait l’intégrer tout en la contournant. Ses assemblages sont conçus comme des peintures modernes dans laquelle s’organisent des zones colorées et des lignes de composition qui structurent l’espace plan. La peinture prend la mesure de l’espace et de la concrétude ; quand elle se déploie en trois dimensions, le cercle bleu devient une bassine en plastique bleu. La peinture est alors une sculpture qui revient à l’image et à la planéité d’une photographie, image d’une œuvre passée, souvenirs, archives…
Arthur Sirignano invente une langue bien à lui, dans laquelle l’abstraction devient le socle d’une histoire personnelle. Une abstraction pure : celle du minimalisme, dénuée de références, celle du suprématisme, mystique et religieuse, celle du constructivisme, révolutionnaire et sociale, ou même celle du colorfield painting, du hard edge ou des shaped canvas pour la peinture, qui ne s’autoréférence plus (Clement Greenberg (5)Greenberg imposa, dans les années 1950, cette notion dont il fit la pierre de touche d’une histoire des arts tout entiers tendus vers l’épiphanie de leur vérité ontologique, mais s’octroie le loisir de discourir avec le monde — pire, se fait le lieu des introspections de l’artiste. Arthur Sirignano a su y réinsuffler de l’affect : « Figuration et non figuration sont sectorielles et le monde des images ne souffre aucun étagement car la pratique métaphorique recouvre tout. »

Céline Ghisleri

 

Arthur Sirignano – Amourir : jusqu’au 24/02 au Togu Art Club (149 rue Paradis, 6e).
Rens. : 04 96 12 49 98 / www.togu-architecture.com / www.marseilleexpos.com

Pour en (sa)voir plus : www.arthursirignano.com

 

Notes   [ + ]

1. Ancien résident des Ateliers de la Ville de Marseille, Arthur Sirignano est actuellement résident à la Cité Internationale des Arts de Paris
2. Marcel Duchamp, Air de Paris (50cc de Paris), 1919/1964
3. Les dix-huit panneaux ne sont pas montrés chez Togu
4. « Beau comme la rencontre fortuite sur une table de dissection d’une machine à coudre et d’un parapluie. » in Les Chants de Maldoror du Comte de Lautréamont (1869
5. Greenberg imposa, dans les années 1950, cette notion dont il fit la pierre de touche d’une histoire des arts tout entiers tendus vers l’épiphanie de leur vérité ontologique