Alicia Framis © Jc Lett

Alicia Framis – I’m in the wrong place to be real au 3bisF

Panic Room

 

A lieu exceptionnel, artiste exceptionnelle : le 3bisF accueille l’exposition d’Alicia Framis. On entre dans la chambre et tout prend son sens…

 

Depuis 1983, le 3bisF, situé au sein du centre hospitalier psychiatrique de Montperrin, accueille en résidence des artistes issus des domaines des arts vivants et des arts visuels. En février 2015, le centre accueillait l’artiste d’origine espagnole Alicia Framis, qui représentait les Pays-Bas, où elle vit désormais, à la biennale de Venise en 2004. Cette invitation tombait presque sous le sens puisque son travail traite principalement des relations complexes qu’entretient l’individu avec l’espace, qu’il soit social, public ou intime. En 2012, elle entame une recherche sur les espaces interdits, mentaux ou réels, Forbidden Rooms, inscrivant à la postérité toutes les actions interdites et répréhensibles à un moment donné sur la planète, en raison de lois juridiques, de codes sociaux ou de croyances religieuses. Floorplan of Forbidden Rooms rappelle le film de Lars Von Trier Dogville, dans sa forme et dans son efficacité implacable à symboliser, avec peu de moyens, l’éventail des bassesses humaines.
En dépit des formes qu’elle produit, Alicia Framis dresse l’inventaire des paradoxes souvent absurdes de la condition humaine. Parmi les 33 pièces dans lesquelles il nous est permis ce qu’il nous est interdit quelque part ailleurs, citons la nudité, l’adultère, le parricide, mais aussi de boire du café, de porter une jupe ou encore de pratiquer la magie noire… Une liste fascinante comprenant aussi l’intégralité des livres ayant été un jour interdits et la raison pour laquelle l’opprobre leur fut ainsi jetée.
Convergeant totalement avec l’espace de vie particulier du centre d’art, Alicia Framis réalise l’installation The Room of Reflexion, dans laquelle le spectateur est invité à vivre l’expérience de l’isolement. Dans une longue pièce étroite, il découvre en temps réel une image de lui-même à laquelle il est peu confronté : son dos. La notion d’inquiétante d’étrangeté de Freud nous vient évidemment à l’esprit, tant cet aspect de notre personne ne nous est pas familier. On reste là à s’observer soi-même, essayant en vain de retenir cette image qui nous échappera même si, d’une certaine façon, elle nous appartient déjà. On prend alors toute la mesure du double sens du terme « réflexion » : celle de notre image dans un presque miroir magique et celle des idées qui nous traversent l’esprit. Une polysémie judicieusement choisie pour le titre de cette œuvre immersive et introspective, voire contemplative… On est proche des expériences de Carsten Holler, mais aussi des ambivalentes zones de perception de Dan Graham, où le regardeur se perd dans ses innombrables reflets dont il a du mal à envisager la provenance et le procédé technique.
Le « voyage » en pyjama d’un patient lui inspire sa deuxième proposition, I’m in the wrong place to be real. Là encore, l’artiste nous propose une véritable expérience pas forcément facile à vivre, en nous invitant à revêtir l’un des pyjamas posés sur l’étagère. Ce costume, incongru dans un tel contexte, dit toute l’ambivalence d’un centre comme le 3bisF. Habituellement porté dans l’intimité de notre chambre ou dans une situation de maladie, le pyjama serait comme le signe extérieur d’une situation de faiblesse projetant celui qui le porte en marge d’une société ne tolérant que performance et maitrise de soi pour exclure les plus vulnérables.
Les œuvres d’Alicia Framis semblent nous observer autant que nous les observons. Dans la vidéo de la performance Silent Strike (2004), l’artiste filme en plan-séquence tous les employés d’une grande banque des Pays-Bas. Le protocole est annoncé quelques jours avant le tournage à tous les salariés de la banque, à savoir se figer dans son action en cours quand l’artiste entre dans la pièce avec sa caméra. Les banquiers, cuisiniers, directeurs, courtiers et autres traders jouent le jeu, cessant de bouger quand la caméra les filme lentement, très lentement, prenant le temps de les voir alors que les flux de la bourse défile sur les écrans d’ordinateurs… Comme les « mangeurs de loto » des temps contemporains (1)Dans la mythologie grecque, les Lotophages sont un peuple imaginaire cité dans l’Odyssée d’Homère., ils oublient leurs tâches et se momifient pour la beauté du geste artistique. Pour Jean-Pierre Vernant, « le passage par les Lotophages marque pour Ulysse l’accès aux mondes inconnus et inquiétants, que son parcours va désormais avoir à affronter. Surtout, parce que ses habitants offrent la délicieuse nourriture de l’oubli, il est la première étape d’une épreuve existentielle, celle de la défaillance de la mémoire. » Alicia Framis œuvre contre cet oubli et inscrit dans ses formes l’histoire de l’aberration des hommes.

Céline Ghisleri

 

Alicia Framis – I’m in the wrong place to be real : jusqu’au 19/06 au 3bisF (Hôpital Montperrin – 109 avenue du Petit Barthélémy, Aix-en-Provence).
Rens. : 04 42 16 17 75 / www.3bisf.com

Pour en (sa)voir plus : www.aliciaframis.com

 

 

Notes   [ + ]

1. Dans la mythologie grecque, les Lotophages sont un peuple imaginaire cité dans l’Odyssée d’Homère.