Hailé Gerima  (V.O.)

Cycle dédié au réalisateur éthiopien, en sa présence

Après un passage à Turin et Vienne, le réalisateur Hailé Gerima viendra présenter 4 de ses films au Videodrome 2, du 24 au 26 juin. Un temps dédié à ce grand cinéaste de 50 ans de carrière, qui malgré de nombreuses reconnaissances critiques et artistiques, reste encore discret en France. Se décrivant comme réalisateur engagé indépendant du Tiers-monde, ses films viennent rétablir les mémoires confisquées par l’histoire coloniale. Hors des circuits de productions Hollywoodiens classiques, tant visuels que narratifs que dans leur productions, Hailé Gerima est une voix importante contre l’histoire hégémonique du cinéma blanc, bourgeois et capitaliste. Actuellement en production de son nouveau documentaire Black lions, children of Adwa, qui le voit lutter pour l’accessibilité aux archives coloniales italiennes, il nous fera l’honneur d’une Masterclass le 25 juin.

 

Les chemins vers le réalisateur Haile Gerima sont ardus.

Né à Gondar en Ethiopie en 1946, Haile Gerima a émigré aux Etats-Unis en 1968 où il est devenu membre de l’école des cinéastes noirs de Los Angeles. En France, l’œuvre du cinéaste reste confidentielle. Pourtant il a été de nombreuses fois primés en Festival, à Cannes, à la Mostra de Venise, adoubé par une culture dominante et surplombante. Sporadiquement, des rétrospectives de son travail sont organisées, dans des institutions bien installées, subventionnées, validées.

Alors, où sont les films de Hailé Gerima?

Cette question d’accession des copies se pose pour moi à différents niveaux. C’est en tant que programmatrice au Videodrome 2, cinéma indépendant et associatif, à l ‘économie tendue, et en tant que spectatrice, usagère des films, que je me la pose. Car, travailler sur cette programmation autour de l’œuvre de Hailé Gerima, m’amène, avec d’autres de mes camarades du secteur, à cette réflexion plus large de l’accession au cinéma, aux films et aux copies.

En ce moment, une rétrospective en son honneur, ainsi qu’un travail de restauration des pellicules et de création de sous-titres italiens, sont en cours à la cinémathèque de Turin.

Pour les sous-titres français, on repassera. La majorité des bobines auxquelles nous avons accès sont sous-titrées en anglais et peu de sous-titres français existent pour les films qui auront été numérisés. Ainsi, il faut les glaner par ci, par là, passer par des sous-titres sauvages et amateurs, afin de rendre accessibles au plus grand nombre les récits portés depuis plus de 50 ans par ce cinéaste intransigeant dans son indépendance.

Je ne peux m’empêcher de penser à tous ces films qui disparaissent faute de visibilité, d’entretien des pellicules, d’ayants droits portés disparus ou de copies oubliées dans des hangars.

En France, il y a un an, boosté par les périodes de confinement, un groupe a permis l’échange de films introuvables, soit sur le territoire car aucun dvd ou fichier VOD en vente, soit au delà de nos frontières, avec des qualités parfois affligeantes, mais où le plaisir de découvrir enfin une oeuvre venait s’opposer à des pixels à la limite de l’abstraction et au son désastreux. Hélas, ce groupe de pirates aura oublié que l’enthousiasme de ses membres, pourtant en grande partie issu.es de différents secteurs d’activités du cinéma, ne pouvait contrer d’une part les grands distributeurs ayant des intérêts à l’exclusivité de la diffusion, et d’autres que la plateforme utilisée pour de tels échanges illégaux, bien que gratuite, ne comprenaient que trop bien le principe de propriété privé.

Ainsi, disparaissait du jour au lendemain, un large fond constitué d’échanges, certes de films mais aussi de discussions, réflexions sur l’histoire des cinémas et de ses diffusions. Face à un système capitaliste et libéral doté d’outils législatifs broyant les initiatives de collectivisation des savoirs hors d’un cadre institutionnel, les pirates ont bien compris que c’est en dehors du regard de la marine qu’il faut continuer à s’organiser.

Alors, pourquoi je vous parle de tout ça ? Quel rapport avec Hailé Gerima ?
Accueillir Hailé Gerima et ses films, monter cette programmation, que l’entrée de notre cinéma se fasse sur prix libre, ça a tout à voir.

Retournons du côté de l’Italie. En parallèle de la célébration de son œuvre, le réalisateur se débat avec les archives italiennes, afin d’accéder aux documents concernant l’histoire coloniale en Ethiopie pour son nouveau film, ce qui lui est refusé.

Encore une fois, il s’agit de s’accaparer la matière. Soit les films eux-mêmes, soit ce sur quoi s’appuient les films pour exister. Le réalisateur est accoutumé des temps longs entre chaque œuvre. Non pas dans le faire même du long-métrage mais dans la difficulté qu’il rencontre tout au long de sa carrière à trouver des financements et des espaces de diffusion. C’est face à la difficulté de distribuer Cendres et Braises, 1982, qu’il fonde avec la cinéaste Sirikiana Aina, sa femme, la société de distribution Mypheduh Films, pour un cinéma noir indépendant, puis la boîte de production Negodgwad Productions.

C’est tant sur un plan formel que des moyens de productions de ses films que Haile Gerima s’inscrit contre cette histoire hégémonique, blanche et bourgeoise. Et même de ce que le sociologue portugais Boaventura de Sousa Santos nomme les épistémicides, les savoirs détruits, qu’il définit ainsi :

“En premier lieu, il n’y a pas une forme unique de connaissance valide. Il y a beaucoup de formes de connaissances, autant que les pratiques sociales qui les génèrent et les soutiennent.(…)Ne pas reconnaître ces formes de connaissance, implique de délégitimer les pratiques sociales qui les appuient et, dans ce sens, de promouvoir l’exclusion sociale de ceux qui les promeuvent.(…) On a éliminé des peuples étranges parce qu’ils avaient également des formes de connaissances étranges et l’on a éliminé ces formes de connaissances étranges parce qu’elle se fondaient sur des pratiques sociales et des peuples étranges.”

Les films de Hailé Gerima, tant avec ses documentaires que ses films de fiction, portent des récits d’individu.es noir.es prenant conscience de leur place au sein d’une histoire et d’une mémoire collective, jusqu’à présent confisquées, d’où peut émerger la solidarité et l’émancipation, toujours partagées.

En 2020, dans un autre texte, je citais le poète et philosophe martiniquais Édouard Glissant, sur l’avènement du poétique “quand une pensée du monde rencontre une autre pensée du monde”. Cette pensée du monde, le cinéaste Gerima l’appelle son “accent”. C’est ainsi qu’il nomme ses films, et les trajectoires et visions des individu.es s’y promenant.

J’ai grandi dans une société où les accents du sud sont marqués de honte. Arpenter des chemins vers Hailé Gerima, c’est revendiquer nos accents, singulier à chacun.e d’entre nous.
Ces quelques chemins vers Hailé Gerima me mènent à ces voix, cultures et films minorisés. Et dans une société où les classes dominantes semblent plus que déterminées à s’approprier sinon vouer à l’oubli et la destruction ce qui ne serait sous son contrôle, la multiplicité des accents et pensées du monde sont une euphonie douce à mes oreilles.

Mériem Rabhi

Vidéodrome 2
Du 24 juin au 26 juin
Prix libre, conseillé : 5 € (+ adhésion annuelle : 5 €)
www.videodrome2.fr
49 cours Julien
13006 Marseille
04 91 42 75 41